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Le blog change d'adresse

Publié le par Mordue de theatre

RIDEAU SUR MORDUE-DE-THEATRE.OVERBLOG.COM

En raison des récentes mesures d'Overblog concernant la publicité, j'ai décidé de quitter cette plateforme. Depuis quelque temps déjà, je n'en étais pas satisfaite : elle laisse peu de choix aux utilisateurs, et n'est pas des plus maniables. Le passage à la nouvelle version, imposé pour tous les blogueurs, a été délicat à gérer pour nous, et, à présent qu'on veut en plus nous imposer des pubs, ça devient beaucoup trop.

Voilà comme Overblog présente la chose :

"Pour continuer de vous fournir un espace d’expression libre, gratuit et facile d’accès, votre blog intégrera prochainement quelques espaces publicitaires. Ce changement va nous permettre de continuer de vous apporter un service de qualité. De nombreuses nouveautés vont bientôt voir le jour, vous permettant d’améliorer vos publications et de renforcer votre présence sur le web."

 

Mais voilà, je dis non, et j'invite tous les autres overblogueurs à faire de même. La pub est censée rapporter de l'argent aux blogueurs, s'ils le souhaitent, et nous devons être à même de gérer cela selon notre bon vouloir. 

C'est pourquoi vous retrouverez dorénavant mes critiques sur un nouveau blog, hébergé sur une autre plateforme, Wordpress. Mon ancien blog a entièrement été transféré sur mon nouveau, de manière à conserver une trace de ces 3 années riches théâtralement écoulées. C'est donc ici : http://mordue-de-theatre.com que vous pourrez lire mes prochaines critiques.

Merci de votre attention et vive le théâtre !

Festival d'Avignon 2014

Publié le par Mordue de theatre

Festival d'avignon 2014

Enfin, nous y sommes ! Après des conflits acharnés, de nombreuses délibérations, des manifestations, des mécontentements, mais pas encore de réussite dans ce combat maintenant bien connu des intermittents, le Festival d'Avignon a finalement débuté, et les rues de la ville sont déjà gorgées d'amateurs de théâtre venus savourer le délicieux mélange théatre-soleil avignonnais. 

En première partie de cet article, les critiques des spectacles vus au Festival OFF ; en seconde partie, celles des spectacles vus au Festival IN.

Pour plus de variété dans les choix des lecteurs, j'ai fait appel à ma complice, qui sera au Festival d'Avignon après moi, pour critiquer ce qu'elle voit. Ainsi ses critiques seront précédées d'une * pour la distinction.

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Racine par la racine (Théâtre de l'Essaïon)

On parlait de triomphe d'Avignon Off 2013, j'en avais beaucoup entendu parler. Et on ne peut pas être déçu d'un spectacle qui met en valeur les vers de Racine, non ? Et bien si. J'en attendais sûrement trop, au regard des critiques alignées sur le prospectus. Mais si le fil directeur est perceptible : l'enchaînement et la présentation des 11 tragédies de Racine, en sélectionnant pour chacune un passage bien connu, l'intention, elle, l'est moins. Qu'est-ce que cette présentation des scènes apporte ? Si on ne connaît pas les vers, ça nous apparaît comme un joyeux capharnaüm, et si on connaît, on est parfois déçus par la prestation. Pour Phèdre particulièrement, j'ai trouvé que ça manquait cruellement d'émotion... Bien dommage, car l'actrice qui l'interprète s'en était plutôt bien sorti en Andromaque. Ils sont quatre sur scène, et seule elle se détache du lot : l'autre actrice est satisfaisante, et je n'ai pas réussi à prendre au sérieux l'un des deux acteurs restants, son visage étant bien trop comique pour être convaincant dans du Racine.

Pas essentiel. ♥ 

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Lettre d'une inconnue (Théâtre du Chien qui fume)

Lorsqu'un écrivain connu rentre chez lui de voyage, ce soir là, il découvre une enveloppe dans laquelle douze pages, manuscrites, l'attendent. Cette enveloppe, c'est l'histoire d'une femme passionnée, une femme rongée par un amour si puissant qu'il la mènera jusqu'à la mort, une femme qui n'a vécu que pour cette homme qui ne la connaît pas. Dans son roman, Zweig met à nouveau en scène ces sentiments qu'on lui approprie souvent : une passion si forte qu'elle conduit l'être à la folie, à l'esclavage envers celui qu'il aime. Et ce sentiment intense, Sarah Biasini et Frédéric Andreau la retranscrivent avec une justesse incroyable : on la voit se transformer, et son excitation de petite fille devenir un désir de femme. On le voit s'étonner, parfois s'enorgueillir d'un tel amour, puis d'un air triste, songeur, penser à ce qui est passé à côté de lui sans qu'il s'en aperçoive. Les deux acteurs sont magistraux et le duo fonctionne à merveille.

Aux amoureux de Zweig, comme aux autres, voilà un spectacle du Off à ne pas manquer. Attention ! La salle est pleine.  ♥ 

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Le Nazi et le Barbier (Théâtre Cabestan)

J'avais déjà entendu parler de la pièce à Paris, et me laissant guider une nouvelle fois par les excellentes critiques de ce spectacle (et par mon programme de français de l'année prochaine, avouons-le, portant sur la Guerre - quelle originalité !), je me suis donc rendue au Cabestan cet après-midi. L'histoire est abominable, il faut le dire : Max Schultz, dont tout le monde dit qu'il a l'air d'un juif, mais qui ne l'est pas, vit avec sa mère en Allemagne, en face d'une maison où habitent des juifs. Il se lit d'amitié avec Itzig Finkelstein, le garçon de la famille d'en face, qu'il suivra partout jusqu'à la montée d'Hitler et du nazisme. Max Schultz s'engagera alors dans les armées d'Hitler, et ira jusqu'à tuer son vieil ami et toute sa famille. Lorsque la guerre se finira, il tirera profit de son physique et se fera passer pour Itzig le restant de ses jours. L'homme, d'abord naïf et innocent, puis génocidaire, finira sa vie ainsi, en tant que juif se battant pour sa religion. Mais si l'histoire est forte, le texte ne va pas assez loin : lorsqu'il aborde son engagement dans l'armée, ou sa lutte aux côté d'autres juifs, on aimerait en entendre plus, plus d'explications, de sentiments d'alors de Max. Car on sent que l'acteur a plus d'une corde à son arc, et qu'il pourrait nous emmener loin, bien plus loin que là où il nous emporte au Cabestan. On reste sur sa faim.

Approndi, j'aurais été totalement convaincue. Belle performance d'acteur.  

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Le Misanthrope (Théâtre Actuel)

Des trois Misanthropes vus cette saison dans les salles parisiennes, voici sans doute le meilleur : vu à la Cigale en début d'année dernière, il est repris ici à Avignon avec la même distribution à quelques exceptions près : Elodie Navarre reprend le rôle de Célimène, et Loïc Bon celui de Basque, le valet de Célimène. Et cette nouvelle distribution a su me convaincre encore davantage : Elodie Navarre est, en effet, une Célimène plus mondaine, peut-être aussi plus minaudière, et son humanité jure avec la misanthropie d'Alceste qu'incarne Arnaud Denis. Lui est un atrabilaire amoureux proche de la folie, parfois violent et brusque, parce qu'agité d'un amour jaloux et incontrolable. Les deux acteurs principaux, de même que le reste de la troupe, incarnent le chef-d'oeuvre de Molière avec brio. Une note aussi pour Catherine Griffoni, qui m'avait déjà enchantée en septembre, et qui ajoute avec toujours autant de talent son sourire ironique - parfois narquois - à sa voix dévastatrice. 

Un Misanthrope comme il s'en joue rarement dans le Off. A voir. ♥ ♥ ♥


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Souterrain Blues (Collège de la Salle)

Il est seul sur scène, et pendant presque toute la durée du spectacle, il assassinera verbalement tous ses collègues de voyage, ces hommes qui s'entassent dans le métro, tous laids à faire peur, dégradés, ridicules, en tout cas selon ses yeux. D'abord maladroit, Yann Collette s'approprie assez vite ce personnage misanthrope, en quête de la beauté, profondément déçu par ce qui l'entoure. Il crache sa haine avec tant de ferveur qu'il provoque aisément les rires dans la salle. Mais malgré ce mal qui le ronge, on s'attache à ce personnage solitaire, et la douceur de l'acteur, parfois mêlée à un sourire approbateur qui se transformera en sourire rêveur, sied parfaitement au personnage qu'il compose. A la fin de la pièce, il se retrouvera seul avec une femme (Véronique Sacri), qui dans sa robe rouge flamboyante, pourrait incarner la beauté : elle, il l'écoutera avec attention, et tel un petit garçon, peiné, fautif, il fera un premier pas vers elle, vers les hommes qu'il a tant critiqués. Il se sentait à part, mais après tout, l'était-il ?

Un beau moment de théâtre : Yann Collette porte la prose de Peter Handke avec une présence poétique, intriguante, captivante. ♥ ♥ ♥

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Le cas de la famille Coleman (Théâtre des 3 Soleils) 

Enfin ! Enfin, c'est une actrice dans la rue qui nous aborde et qui parvient à nous convaincre d'aller voir son spectacle l'heure d'après. Et le choix s'est avéré délicieux : l'histoire de la famille Coleman est totalement délirante : ils vivent tous entassés dans un petit appartement, avec leur grand-mère, leur mère ("Néné") dont l'âge mental ne dépasse pas 7 ans, et tous ses enfants, issus de plusieurs lits différents. Les acteurs se donnent à fond pendant plus d'une heure pour créer une atmosphère folle : un rythme effrené et surtout réglé à la 1/2 seconde près, des répliques heurtant tout bon sens, des situations incroyablement extravagantes, et la salle est comblée. On rit beaucoup des inventions les plus folles de cette famille, de ce capharnaüm géant. Seul petit bémol : on aurait bien poussé parfois le texte un peu plus loin, quitte à choquer encore plus - on y était prêt !

Un texte sur une famille envahissante et totalement délirante qui donne à rire sans compter ! ♥ ♥ ♥

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Mangez-le si vous voulez (Théâtre Actuel)

C'est une histoire saugrenue, tirée d'une histoire vraie qui s'est déroulée en France : un jour de 1870, Alain de Monéys se rend à Hautefaille pour la foire qui y a lieu, et blague à propos de la guerre ; l'ironie est mal perçue par son interlocuteur, qui commence à le battre et appelle les habitants du village à le battre avec lui : ils le tortureront à mort, le feront rôtir, et le mangeront. L'histoire est intéressante, le propos cru aurait pu captivant s'il avait été bien traité si ce n'était pas cris ininterrompus, mise en scène parfois incompréhensible et sans grand rapport avec la pièce : que fait cette cuisinière tout du long de la pièce ? Et, si la musique qui accompagne le spectacle nous casse constamment les oreilles, au moins on peut reconnaître le talent de Jean-Christophe Dollé qui incarne tous les personnages avec vigueur, précision, et un savoir-faire indéniable. Seul point positif du spectacle.

Ennuyeux et fatigant. Déconseillé.

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Trahisons (Théâtre du Chêne Noir)

Voilà un spectacle qui signe ma réconciliation avec Pinter ! Après la découverte de Ashes to Ashes et de The Birthday Party, qui toutes deux m'avaient peu convaincu, car trop dans l'évocation, dans le sous-entendu, et pas assez dans la clarté. Peut-être ces deux pièces ont mûri en moi, en tout cas le fait est que j'ai été emportée par ces Trahisons montées par Mesguich au Chêne Noir. Grâce à différents tableaux, on récupère diverses informations sur le passé d'Emma (la femme), de Robert (le marie), et de Jerry (l'amant). On reconstitue alors leur histoire commune, et l'histoire de chaque duo. On comprend peu à peu les relations qui les lient, et les sous-entendus, les non-dits sont mis en valeur avec brio, sans être non plus trop appuyés, par la mise en scène de Mesguich. Simple mais brillante et intelligente, elle traduit aisément la tension sous-jacente, et l'étude psychologique des différents personnages. Les trois acteurs sont impressionnants de justesse, et c'est avec plaisir que j'ai retrouvé Sterenn Guirriec et Eric Verdin, charismatiques et fascinants, tout comme j'ai découvert le jeu Daniel Mesguich, simplement captivants.

Une perle du OFF. A voir. ♥ ♥ ♥

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Le Porteur d'Histoire (Théâtre des Béliers)

Ça faisait des mois et des mois que j'entendais parler de ce spectacle, et de cet auteur qui monte, Alexis Michalik. Mais manque de temps, ou douteuse face à ce succès trop "facile", je ne m'y étais encore jamais rendue. C'est donc grâce au Festival que j'ai découvert cette petite merveille. Car il n'y a plus de doute possible : c'est un excellent spectacle. Un spectacle durant lequel on nous raconte une histoire. L'histoire de deux femmes, qui se retrouve mêlée à celle d'un homme. Qui lui-même leur contera son histoire, passionnante, envoutante. On redevient enfant, quand on nous lisait un conte avant de nous endormir, mais ici c'est mieux encore, car on la voit, on la vit. C'est un phénomène presque magique qui se déroule sur scène, et qui nous emporte loin, très loin, avec les acteurs. Leur jeu, tout autant que l'histoire qu'ils racontent, est fascinant. Et à la sortie du spectacle, on en vient même à se demander : mais n'est-ce pas un fait historique avéré qu'ils nous ont conté ? C'est trop bien ficellé, trop bien écrit pour sortir entièrement de l'imagination d'un homme ! Mais non, les Saxe de Bourville n'existent pas. En tout cas, il n'existaient pas avant la création de ce spectacle. Aujourd'hui, grâce à ces formidables acteurs, ils prennent vie sur scène.

Superbe, dingue, prenant et merveilleux. Inrattable. ♥ ♥ ♥

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Les Cavaliers (Théâtre Actuel)

C'est à mon admiration pour Grégori Baquet que je dois la découverte de ce spectacle. Sans son nom sur l'affiche, je n'y serais probablement pas allée. Et j'aurais clairement manqué quelque chose. Adapté du roman de Kessel, Les Cavaliers racontent l'histoire d'Ouroz, fils du grand Toursène, qui succède à son père en tant que cavalier lors du Bouzkachi du roi. Mais contrairement à lui, il ne parvient pas à gagner le tournoi, tombe de cheval et se casse la jambe, et c'est sa fidèle monture, Jehol, montée par un autre cavalier de sa province, qui l'emporte. L'histoire se déroule en Afghanistan, et même si ce n'était pas mentionné par les personnages, l'ambiance seule suffirait à le comprendre. Les bruitages sonores, nous les devons à Khalid K, qui à lui seul recrée chaque atmosphère avec un talent, une fidélité, une réalité incroyable. Ainsi les bruits des chevaux, la prière du matin, la douleur d'Ouroz sont transmises avec une précision inouies. Et les acteurs suivent cette excellence : Grégori Baquet incarne un Ouroz orgueilleux tout d'abord, qui apprend la patience et le respect durant ce voyage initiatique, et Eric Bouvron, successivement Toursène et Mokkhi, son serviteur, passe de la sévérité et la fermeté pour l'un à la servitude, l'envie et une certaine forme de haine lorsqu'il incarne l'autre.

C'est littéralement un voyage en Afghanistan qui s'effectue pour les spectateurs des Cavaliers. Cette ambiance est unique, et époustouflante. Bluffant. ♥ ♥ ♥

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Les Perses (L'Albatros)

Programme de français oblige, c'est donc vers cette version des Perses, en grec surtitré français, que je me suis rendue pour mon avant-dernier spectacle. Je connaissais déjà l'oeuvre pour l'avoir déjà lue, et c'était une mise en scène que je cherchais. Avant le spectacle, le metteur en scène a tenu à adresser quelques mots aux spectateurs : il a expliqué sa vision des choses, sa manière de procéder. Ainsi, la tragédie passait par le corps, et tout corps se sentant menacé menaçait à son tour. Il a également utilisé des objets symboliques : par exemple des équerres, pour rappeler la grandeur mathématique de la Grèce Antique. Et c'est effectivement ce qui nous est donné à voir sur scène : les hommes, puissants athlètes, enchaînent les acrobaties. La diction, intense, peut-être trop criée, sied parfaitement à ce jeu si énergique. Mais passé ce jeu des corps, on reste un peu sur sa faim niveau mise en scène... Et c'est dommage.

Conseillé pour ceux qui s'y intéresseraient de près...
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Le Cabaret Blanche (Théâtre des Carmes)

Même si ce n'est plus sous leur premier nom qu'ils se présentent, Les Carboni, c'est ainsi que je les ai connus, et c'est la raison pour laquelle je me suis rendue à leur spectacle pour ma dernière soirée à Avignon. Je connaissais la moitié de la distribution, et la seconde moitié ne m'a pas déçue : Pippo, et son accent du sud à couper au couteau, se retrouve, par un hasard de circonstances, dans un Cabaret parisien dirigé par Blanche. Alternant parties parlées et chantées, ce spectacle est réjouissant et entraînant. L'acteur interprétant Pippo - qui pour moi reprend le genre de rôle attribués auparavant à Marc Pistolesi - est délicieux entre sa légère folie, sa vivacité, et son sourire en toutes circonstances. Mention spéciale à Mathieu Becquerelle, qu'on ne connaissait que comme pianiste, et qui nous a enchanté de son style clownesque et de sa jolie voix, ainsi que Benjamin Falletto, depuis toujours mon favori, à la voix tout simplement magnifique, et qui campe une Blanche entre tyran et femme fatale. Son interprétation finale de Où sont tous mes amants ? était juste sublime.

On ressort d'humeur joyeuse, entonnant à tue-tête dans les rues d'Avignon "le trou de mon quai". A voir ! ♥ ♥ ♥
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Fratricide (La Luna) *

Je suis allée voir cette pièce pour les deux vieux briscards qui la jouent (en compagnie d’un jeune, d’aillleurs excellent) : Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon. Du même âge, mais aussi différents que possible, l’un massif, solide, l’autre presque décharné, le regard brûlant, ils sont idéaux pour jouer deux personnages que tout oppose. En effet, l’auteur a imaginé deux frères qui se revoient chez le notaire, à la mort de leur père centenaire. L’un s’est engagé dans les guerres coloniales, a fait de la prison, l’autre, bourgeois,  a fait une belle carrière, et leur père a concocté une mise en scène post mortem qui va faire éclater quelques vérités, provoquer un affrontement, puis une réconciliation… Dans un décor canapé-table basse avec l’inévitable whisky, rien de très original : personnages qui ne sortent jamais du stéréotype, écriture assez banale et vieillote, mais ces deux beaux comédiens parviennent à nous tenir en haleine, et parfois à nous émouvoir.

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L'Odyssée de la Moustache (Théâtre des Béliers) *

J’ai découvert Ali Bougheraba dans Un de la Canebière, et depuis j’ai vu tous ses spectacles, sans jamais être déçue. Ce seul en scène a été créé l’an dernier au off, et sûrement enrichi cette année. Son fil directeur : le questionnement d’un jeune père qui se demande s’il va être à la hauteur de sa tâche, permet à Ali d’aborder plusieurs thèmes qui lui tiennent à coeur : la vieillesse, la différence, la double culture, et il fait merveille. Il sait camper un personnage en un clin d’oeil, il a un tel sens du rythme que ses formules font mouche à tout coup, il parvient à entrelacer observation satirique et émotion, il maîtrise des formes de comique très différentes, jamais vulgaires, il nous fait rire aux larmes quand il réécrit pour sa fille Blanche-neige en conte gay (avec comme héros Blanc-en-neige !). Surtout, ce grand professionnalisme est porté par une authenticité, une évidente générosité, et c’est pour cela que l’on quitte le spectacle profondément joyeux, « gaillard » et confiant en l’humanité ! Vivement que cette Odyssée monte à Paris ! ♥ ♥

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Bourlinguer (Théâtre des Trois Soleils) *

Là encore, c’est pour l’acteur que je suis allée voir Bourlinguer, ignorant tout de ce texte de Cendrars. Jean-Quentin Chatelain est un comédien singulier et puissant qui me fascine, et j’ai grâce à lui découvert l’écriture puissante aussi, et foisonnante, de Cendrars. Debout, planté dans le sol, dans le noir presque complet, son visage seulement éclairé par le haut, ne s’adressant pas à nous mais semblant traversé par la parole, Chatelain profère des extraits de Bourlinguer, surtout des souvenirs d’enfance près de Naples et du Pausilippe : les jeux sérieux des enfants dans une nature protectrice et inquiétante, la mort tragique d’une petite compagne de jeu… Les spectateurs sont pris dans une houle de mots qui imposent des images, des senteurs, des émotions. On comprend parfaitement le texte, mais ce n’est pas notre intellect qui est sollicité : quelque chose d’intime est frappé en nous, des sensations anciennes se déplient. Jean-Quentin Chatelain m’est apparu ce soir là comme un chamane. C’est très impressionnant. Je n’oublierai pas la façon délicate et torturée, magnifique, dont il a dit trois fameux vers de Baudelaire sur le vert paradis des amours enfantines. ♥ ♥ ♥

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Le Prince de Hombourg (Cour d'Honneur du Palais des Papes)

Ma deuxième fois dans la Cour d'Honneur. Cet endroit est magique, et Giorgio Barberio Corsetti l'a bien compris. Son Prince de Hombourg utilise avec intelligence l'espace qui lui est offert. Il sublime cette pièce de Kleist, parfois un peu indigeste à l'écoute ; en tout cas, quelques détails m'ont échappée. Mais ce n'est pas pour me démotiver, et le jeu des acteurs dépasse mes quelques incompréhensions pour me transporter plus loin.

L'histoire, je ne la connaissais pas. La plume de Kleist, parfois rugueuse et âpre, nous entraîne dans la veille d'une bataille contre les Suédois à laquelle Le Prince va participer. Mais troublé par une crise de somnambulisme qui lui laisse peu de souvenir sinon un gant de femme dans les mains, il n'est que peu attentif aux instructions d'attaque du Grand Electeur. Ainsi, quand, dans la bataille, il ordonne l'attaque sans en avoir la permission, il désobéit aux ordres qu'on lui avait donné. Cette faute, même si elle leur permet la victoire, se doit d'être punie : Le Prince est condamné à mort. D'abord terrifié à cette idée, l'angoisse se transforme peu à peu en un devoir qu'il affrontera avec honneur. L'acceptation de la sentence sera finalement pour lui signe d'un dénouement plus heureux.

Xavier Gallais est un Prince de Hombourg idéal : son dynamisme et sa curiosité irradient le plateau après cette crise de somnambulisme, qui est finalement la cause de son arrestation future. Puis l'angoisse, la crainte, la peur de la mort le déchirent de l'intérieur, et il en devient presque lâche, lui qui était un héros. Enfin l'honneur reprend le dessus, et l'homme que l'on avait découvert au début du spectacle réapparaît. Personnage en trois temps, donc, Xavier Gallais donne à son Prince une certaine originalité qui lui permet de sortir du lot du reste des acteurs ; ainsi le comédien est-il en quelque sorte détaché du reste de la distribution, au même titre que son personnage est déjà autre part, presque séparé des autres. Bien sûr, le reste de la distribution suit cette précision et cette justesse de jeu.

Mais le plus prenant dans ce spectacle, c'est sans doute l'art de la mise en espace, et particulièrement l'utilisation du décor magistral que constitue la Cour d'Honneur. Les projections ajoutent à ce spectacle réalisme et grandeur, et sont un véritable bonheur pour les yeux. Mieux encore, et plus inattendu, ces flammes qui descendent sur scène à une vitesse impressionnante, et qui apportent encore à ce spectacle un certain pragmatisme. La guerre, pas forcément traitée avec héroïsme, est en tout cas réalisée avec quelque chose d'authentique, une réalité stupéfiante pour nos yeux.

Un Prince sublimé par une mise en scène et une mise en espace digne de ce lieu prodigieux, hanté ce soir-là par le fantôme de Gérard Philippe, célèbre Prince des années 50.    

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Mai Juin Juillet (Opéra-Théâtre d'Avignon) *

Chistian Schiaretti a demandé à Denis Guénoun un texte sur la crise de mai 68 au théâtre, et de ce texte est né un spectacle de plus de trois heures, en trois volets. Au bout des deux premières parties du triptyque, j’'étais assez emballée. Puis l'’entracte est arrivé, et la troisième parte (« Juillet ») a beaucoup refroidi mon enthousiasme.

« Mai » est centré sur l’occupation de l’'Odéon, théâtre de Jean-Louis Barrault, par les étudiants et les ouvriers qui le considèrent comme théâtre du pouvoir et le transforment en agora. En contrepoint, on pénètre à l’'Elysée, où de Gaulle consulte ses ministres et le préfet de police (ces derniers excellemment joués par un comédien à transformation) sur la conduite à tenir. L'’ensemble est enlevé, clair, lisible, souvent drôle, l’'atmosphère d’'époque restituée (en plus sage…) grâce à de jeunes acteurs qui envahissent les loges latérales d'’où fusent des déclarations et des prises à partie. La position délicate de Barrault, entre protection de ce lieu sacré qu'’est un théâtre et sympathie pour l’'effervescence de la jeunesse, est bien rendue par Marcel Bozonnet: son texte lui permet de jouer sur la distance et l'’humour, car il est censé écrire à Vilar après les événements. Les débats organisés dans la salle de l’'Odéon occupée manifestent de la part de Schiaretti une volonté satirique: on se croirait au « Club de l'’Intelligence » de L’'Éducation sentimentale.

« Juin », partie plus austère, mais très intéressante, nous transporte à Villeurbanne, où sont réunis les directeurs de maisons de la culture, désignés par le nom de leur ville (Bourges, Strasbourg, Saint-Étienne…) ce qui évite de faire des personnalités (aux spectateurs de retrouver les noms) et leur donne l’'aspect de grands féodaux venus de leurs fiefs, des barons de la culture: là encore une pointe de satire allège le sérieux réel du fond. Ils sont à l’'affût des dernières nouvelles de Paris, collés à leur transistor, et s'’efforcent de dégager une position commune. Mai 68 a en effet remis en cause la place du public comme pur récepteur d’'un spectacle. Le problème est celui de la relation au public, du degré de sa participation : est-il invité à s'’élever grâce au contact avec les créations des poètes, ou est-il lui aussi à considérer comme créateur? L'’égalité a-t-elle un sens dans la relation théâtrale? La frontière scène-salle recouvre-t-elle un rapport de pouvoir inique? Questions politiques, difficiles, passionnantes, sur lesquelles plusieurs positions peuvent se concevoir, clairement exposées ici, avec un élément de distanciation créé par les interventions, souvent amusantes d’un personnage d’'auteur accompagnée de sa dramaturge (jouées par deux membres de la troupe de Schairetti, deux excellentes actrices qui incarnaient les deux filles aînées du « Roi Lear » au printemps).

Jusque là, le spectacle, porté avec rigueur et clarté didactique, mais aussi humour, n’'avait comme travers que de s’adresser à un public a priori intéressé par cet aspect-là des événements de mai 68, capable de mettre des noms sur des silhouettes politiques, public forcément … d'’un certain âge, et restreint. Du théâtre qui parle des conditions d'’exercice du théâtre quand la société change, cela n'’intéresse qu'’un petit cercle.

Mais après l’'entracte, tout change: terminé la netteté didactique et l'’alacrité. Le style se modifie, les plans se multiplient, avec un dialogue qui n'’en finit pas entre les ombres de de Gaulle et Malraux, avec la place grandissante prise par ce personnage d'’auteur déjà présente dans le deuxième volet, avec des allégories: Mai et Juin viennent parler, puis La Poésie et la Révolution se réconcilient autour d’'un verre de rosé (comique laborieux…) Le gâteau à plusieurs étages devient alors indigeste et écoeurant. « Juillet » pourtant se veut centré sur le personnage de Vilar. L'’angle d’'attaque est son conflit avec une compagnie américaine qui, pour défendre une autre pièce, avait décidé d’'ouvrir à tous la salle de son spectacle, devenu lieu de débat. L'’épisode n’'est pas inintéressant, mais long à exposer, ce qui ralentit un rythme déjà piétinant. À cela s’'ajoute la fiction de la rencontre nocturne entre Vilar et une jeune femme qui s'’avérera être l'’auteur de la pièce…. Robin Renucci ne parvient pas, malgré tout son talent, à donner vie à un texte profus, souvent emphatique. En fermant les yeux, on croirait entendre Jack Lang, tant il en fait des tonnes en séduction vocale pour faire passer ce texte délayé et verbeux. Tout s'’enlise, on s’'ennuie, on n'’en peut plus, alors même que Vilar semble bien être le héros de cette crise aux yeux de Guénoun et de Schiaretti, qui sollicitent autour de sa figure souffrante une émotion… qui ne vient pas.

Schiaretti, passionné par ce sujet, n'’a-t-il pas su imposer à son auteur des limites? Toujours est-il que la patience du spectateur est mise à l'’épreuve. Cette leçon d'’histoire culturelle aurait gagné à être plus concentrée et, à cultiver une certaine sécheresse didactique, pour faire réfléchir sur le bien fondé de la remise en question, par le mouvement de mai, de certaines formes de théâtre, sur les conditions d'’une éducation populaire par le théâtre.. L’'enflure du verbe est bonne chez les poètes, quand ils sont géniaux, mais inopérante et inappropriée ici.

Pour saluer l'ambition du spectacle :

Une Orgia de beauté

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, vu le 5 juillet 2014 à la Comédie-Française
Avec Eric Ruf, Éric Génovèse, Guillaume Gallienne, Christian Hecq, Gilles David, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Georgia Scalliet, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, et Sébastien Pouderoux, dirigés d'une main de maître par Denis Podalydès

Si cette saison à la Comédie-Française plantait un couteau dans le dos de Shakespeare, il n'en va pas de même avec Hugo. Après l'excellent Hernani monté par Nicolas Lormeau au Vieux-Colombier, c'est Denis Podalydès qui s'attaque à un autre monument d'Hugo : Lucrèce Borgia. On reconnaît assez vite la patte de Podalydès, à l'esthétique imposante de sa Lucrèce : rien que sur le programme distribué, les photos des différents personnages semblent être des tableaux. Et sa mise en scène est effectivement d'une beauté sans égale : composée d'excellents éléments de la troupe, et encadrée par un metteur en scène brillant, elle restitue une Lucrèce Borgia plus prise de remords que monstrueuse, plus maternelle que marâtre.

La pièce relate la fin de la vie de cette femme, qui a toujours fait le mal autour d'elle. Mais c'est sous un nouveau jour qu'on la découvre, plus tendre, plus humaine, elle semble renaître en présence de son fils. Elle dédaigne tous les hommes, sauf un, Gennaro : face à sa progéniture, le monstre baisse les armes et montre un coeur qu'on ne lui connaissait pas. Cette passion pour son fils est si importante, et refoulée, qu'elle est proche de l'inceste. Car lui ne doit pas savoir qui elle est, il ne la connaît que comme Lucrèce Borgia, meurtrière sans scrupules, et comme ses amis, il la rejette, ce qui ne fait qu'augmenter le désir ardent de Lucrèce de voir son fils, de le contempler, de lui parler, d'apprendre à le connaître.

Pour cette nouvelle mise en scène, Denis Podalydès a choisi de travestir Lucrèce Borgia et Gennaro. Je me souviens d'une interview de Gallienne dans laquelle il disait que Denis Podalydès l'avait convaincu de jouer ce rôle par ces mots : "Victor Hugo dit qu'il a écrit Lucrèce Borgia pour raconter la perle au fond de chaque monstre. C'est pour ça que je te veux toi". Et c'est exactement mon ressenti vis à vis de l'interprétation de Gallienne : ce n'est pas un homme qui joue une femme, c'est un être déchiré, vraisemblablement mauvais, mais parfois lassé de tant de haine autour de lui, qui trouve une lumière autour de lui, qui malgré tout parvient à aller vers elle, à aimer un autre être. La sensibilité de Gallienne, qui peut-être a quelque chose de féminin en lui, aide à la transformation de l'acteur : et ce n'est plus le comédien qu'on connaît que l'on voit sur scène ; bien vite, on est au-delà de la sexualité du personnage ; on est plutôt dans son âme. La composition de Gallienne est en accord avec cette approche de l'oeuvre : mettant moins en avant l'inhumanité du personnage, mais bien plus, justement, la perle au fond de lui. Le regard tendre et caressant, la démarche délicate, la voix légèrement transformée, il campe une Lucrèce repentie et presque attachante. Et l'objet de ses attentions est d'autant plus convaincant qu'il est interprété par la si géniale Suliane Brahim. Je me demandais ce qu'elle allait pouvoir faire de ce rôle de flis, jeune garçon des rues, légèrement voyou, au grand coeur. Loin d'imposer au personnage une puissance virile trop importante, elle lui confère sensibilité, intelligence, et finesse, qui siéent à merveille à ce jeune homme dynamique et subtile. Ainsi la comédienne illumine le plateau de son élégance, de sa souplesse, et de ses airs garçonniers délicatement ajoutés à la composition. Un jeu impressionnant - décidément, l'actrice ne cesse de me surprendre.

Mais ces deux acteurs ne sont pas les seuls joyaux de cette distribution de qualité. J'ai découvert un Eric Ruf nouveau : l'acteur, interprétant Don Alfonse, mari oublié de Lucrèce, a fait un tel travail de composition, que jusqu'à sa voix, je ne perçois plus rien du Ruf que je connaissais. La démarche maladroite et le visage âbimé d'un vieil homme usé par le temps autant que par sa femme, l'air profondément triste, il est un Don Alfonse absolument exceptionnel : oscillant entre désir de vengance, désir du retour de sa femme, il semble même avoir des accès de bonté, brefs, lorsque ses yeux s'éclairent à l'entente d'un mot, d'un son d'espoir. Cette direction d'acteur précise s'étend jusqu'à celui qu'on voit trop souvent mal dirigé : Christian Hecq. Ici, il n'est pas laissé la bride lâché à ses clowneries incessantes. Son talent est dosé, et il apporte à Gubetta, le confident parfois grotesque de Lucrèce, une bouffonnerie légère et contrôlée, qui permet des rires beaucoup plus francs, et ainsi, n'alourdit pas l'oeuvre.

Cependant, il est clair que le spectacle manque d'émotion. Je doute que cela soit dû à l'art de l'acteur, mais bien plus au texte d'Hugo qui, aux instants les plus dramatiques, tend à revenir vers quelque chose de grotesque : ainsi, j'aimerais voir comment, à l'instant suprême de la pièce, lorsque Lucrèce tente de faire comprendre à Gennaro qu'elle est sa mère, par ces mots : "Le même sang coule dans nos veines, Gennaro ! Tu as eu pour père Jean Borgia, duc de Gandia !", Gennaro lui répond : "Votre frère ! Ah ! Vous êtes ma tante ! Ah ! Madame !" qui, immédiatement, brise toute atmosphère tragique régnant jusqu'ici, en provoquant le rire du spectateur. Par quel miracle de mise en scène peut-on sublimer cette réplique ? Ainsi, malgré tout l'art et la beauté déployées dans la mise en scène, je n'ai pas réussi à être émue, à mon grand dam, et c'est là peut-être le seul défaut de ce spectacle, par ailleurs superbe.

Le spectacle est d'une beauté absolue. Le sens de l'esthétique, aucun doute, Denis Podalydès le possède. Et l'entrée en scène de Lucrèce Borgia en est la preuve : sur une scène suffisamment éclairée pour recréer une atmosphère de nuit noire presque inquiétante, Lucrèce Borgia paraît. Le torse nu, la démarche presque indolente, c'est un fantôme presque sans vie qui s'avance vers nous. Au fur et à mesure de sa progression, on ajoute des planches sous ses pas pour qu'elle continue sa lente avancée vers le bord de scène. Enfin, elle s'arrête et se vêt devant nous : le personnage prend vie et, l'air lasse, prend enfin la parole. Cette scène est d'une perfection absolue sur tous les plans, que ce soit la lumière, le style, les gestes de l'acteur ou les émotions de son visage. C'est un moment de temps suspendu comme je les apprécie tant au théâtre, et comme Denis Podalydès a le don d'en créer.

Un véritable bijou pour les yeux, brillant d'esthétique, de grâce et d'élégance, mais avec un petit pincement au niveau du coeur, qui reste un peu vide. Malgré tout, un grand moment de théâtre.  ♥ 

Ah ! Quelles belles miches-elle a, cette cantatrice !

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Récital emphatique de Michel Fau, vu le 4 juillet 2014 au Théâtre de l'Oeuvre
Avec Michel Fau, dans une mise en scène de Michel Fau

Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'acteurs en France capables d'executer une telle performance : prendre le corps d'une femme, chanteuse de surcroît, le temps d'un spectacle, ce n'est pas un talent donné à tous. J'ai bien sûr pensé à Olivier Py et sa si géniale Miss Knife : mais là, si l'art se ressemble, la manière est différente : c'est quelque chose de bien plus grotesque que nous présente Michel Fau. Grotesque, mais jamais vulgaire, jamais honteux : juste ce qu'il faut pour soulever la salle d'un rire commun et long d'1h30.

Lorsqu'il entre, il est transformé. Une robe flashy, une perruque adéquate, un port et un maintien de diva, et la métamorphose complétée par une gestuelle et une voix transformées par l'acteur. C'est d'abord une longue danse qui commence, dans laquelle Michel Fau, déjà complètement dans le personnage, se donne corps et âme dans une chorégraphie farfelue et annonçant le ton du spectacle : du second degré total ; Michel Fau assumera totalement son travestissement et jouera de sa féminité sans honte. La précision des gestes, du rythme - toujours en accord avec le piano -, des expressions de son visage - jamais les mêmes -, sont impressionnantes. Après cette danse effrenée et déjà de beaux moments de rigolade, Fau entame Samson et Dalila : qui d'autre interpréter que Dalila elle-même ? Avec ce même talent qu'il dévoilait lors des danses, il soulève des rires dans la salle lors de ses différentes parties chantées.

Et l'artiste a plus d'une corde à son arc : après cette entrée en matière plus que réjouissante, il enchaîne avec Phèdre. "Mon mal vient de plus loin" est certes une tirade bien connue, mais livrée par Fau, elle n'est plus la même. Successivement déclamée à la Sarah Bernhardt, puis comme dans un mauvais boulevard, ensuite à la manière dont on parlait au XVIIe siècle, et enfin style mauvaise actrice, jeune et débutante (hilarante). La salle est conquise : personnellement, j'avais déjà un sourire vissé sur mon visage depuis une bonne dizaine de minutes : sourire qui ne disparaîtra pas avant la fin du spectacle.

Fort de son succès, après plusieurs fous rires généraux dans la salle, après une parodie de Duras intitulée Mékon B4, et un air bien reconnaissable du Carmen de Bizet, voilà que Michel Fau se met à la "variétoche". Tout d'abord, il nous offre ce numéro que certains connaissaient déjà après un passage chez Ruquier : cette chanson de Zaz, extrêmement engagée politiquement, qui nous parle de la fracture sociale. Hilarant. Et comme les rappels ne cessent pas, il repart de plus belle : de Starsky et Hutch à Comme un ouragan, Michel Fau semble prendre autant de plaisir à s'approprier les chansons que le spectateur à l'écouter.

Un spectacle déjanté et délirant : Michel Fau a su emporter toute la salle avec lui. Bravo. ♥ ♥ ♥

La Troupe du Théâtre du Soleil fait Mnouch'

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Macbeth, de Shakespeare, vu le 27 juin 2014 au Théâtre du Soleil
Avec la Troupe du Théâtre du Soleil, dans une mise en scène d'Ariane Mnouchkine

Bien sûr, je connaissais de réputation le Théâtre du Soleil. Je savais que, quelque part dans le Bois de Vincennes, un théâtre peuplé d'irréductibles artistes résiste encore et toujours à l'influence de notre société actuelle. A la Cartoucherie demeure ce Théâtre du Soleil, une utopie créée par Ariane Mnouchkine, l'accomplissement de toute une vie. Mais imaginer ce Théâtre n'est finalement pas concevable : il faut le voir pour le croire. Pour moi, cette soirée passée au Théâtre du Soleil sera inoubliable, tant par l'accueil qui nous est fait que par le spectacle grandiose qu'on peut y voir.

Déjà au moment de réserver, on sent qu'on se frotte à quelque chose de spécial. Là-bas, tout est fait par les artistes, et tout est artisanal, presque archaïque : pas de site internet, il faut attendre qu'un des membres de la troupe réponde à votre appel pour espérer obtenir une place. Et le parcours pour obtenir sa place n'est pas fini : les placement étant libre, c'est premier arrivé premier servi : deux tableaux représentant la salle attendent les spectateurs devant le théâtre : chacun décollera l'autocollant symbolisant sa place, et l'ajoutera à son billet. Alors seulement il sera prêt à entrer.

L'attente n'est pas trop longue, le cadre est agréable : dans cette douce soirée d'été, on se plaît à s'asseoir dans l'herbe, la tête levée vers le ciel, et à apprécier le calme et la sérénite ambiante : on se sent hors du monde. Même pas de réseau internet sur mon portable : plus rien ne m'atteint. Ici, il n'y a plus que l'art : La vie est là, simple et tranquille.

Et la magie commence. Sur la porte qui nous sépare de la salle du Théâtre du Soleil, les trois coups sont tapés par Ariane Mnouchkine en personne. Les traditions, elle y tient. C'est elle qui, tous les soirs, accueille les spectateurs dans ce lieu unique. Mais avant de passer dans la salle de spectacle, c'est une autre salle qui s'offre à nous : un immense buffet sur notre gauche, et des tables rondes disposées un peu partout ; nous sommes ici pour nous rassasier avant le spectacle. Les plats qui nous sont proposés ont été entièrement cuisinés par les artistes de la troupe, et nous sont d'ailleurs servis par eux, en tenue de soirée, le sourire aux lèvres : ici, la convivialité et la bonne humeur sont de mise. 

On entre enfin dans la salle de spectacle du Théâtre du Soleil. Les gradins, séparées en deux en leur centre, font face à la scène, sur laquelle un voile fait office de rideau. Au milieu des gradins se trouve un couloir qui conduit tout droit aux coulisses - coulisses qui, d'ailleurs, sont visibles par le public, grace à des trous ingénieusement découpés dans le rideau qui les cache. Les sorcières de Macbeth apparaîtront un peu avant le début du spectacle, on les verra s'agiter derrière le voile, l'atmosphère s'installera peu à peu dans la salle, et cette ambiance quelque peu féérique, incomparable, en tout cas extraordinaire, qui sied à merveille à ce Shakespeare, sera présente plus de 3h durant, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Je crois que je me suis tellement prise au jeu de ce monde utopique que ce serait blasphémer que de détailler seulement le jeu de certains acteurs - d'en mettre seulement certains sous le feu des projecteurs. Alors pour ce qui est du jeu, je me contenterai de dire qu'il est différent de celui que je peux voir d'habitude - quelque chose de plus instinctif, de plus naturel, moins dans l'intellectualisation des personnages que sur d'autres scènes. Mais ce jeu, pour moi nouveau, peut-être plus dans une certaine forme d'agressivité du comédien, d'incarnation très réaliste et parfois brutale, m'a totalement conquise. Les comédiens s'approprient avec brio les différents personnages Shakespearien et pas un n'est en reste : la Troupe dans toute sa splendeur.

Et tout ceci ne serait pas sans le génie d'Ariane Mnouchkine. C'est elle qui porte ses comédiens, c'est grâce à elle que le spectacle est si réussi. Je pense à son travail pour le Théâtre du Soleil, bien sûr, mais également à celui qu'elle accomplit en tant que metteur en scène. Elle transpose son Macbeth dans un monde contemporain malgré tout intemporel, c'est-à-dire qu'on y voit des marques de modernité - elle joue beaucoup sur l'importance de la presse, de la rapidité des informations liée au développement des nouvelles technologies, ou de la violence de la guerre due aux armes modernes dévastatrices - mais le mythe de Macbeth reste, et il y a quelque chose d'épique dans sa façon de dessiner ses personnages. Les différentes scènes se succèdent sous forme de tableaux, et les changements à vue participent à la rapidité et à l'intensité de l'action, à son irreversibilité. Chaque nouveau décor est un délice pour les yeux : on est face à un champ de bataille, puis à une roseraie au parfum dévastateur, à une salle de bal, ou à une chambre d'enfant successivement, sans désordre aucun, sans se perdre lors du changement de décor. On assiste parfois à des objets si ressemblant qu'on croirait des vrais : comme ses chevaux impatients, qui s'agitent au fil du texte, et qu'on finit par croire parfaitement intelligents au point d'appuyer l'avancée de l'argumentation. On assiste également à des scènes qui resteront marquées à vie en nous - en tout cas en moi - comme la scène du bal, où Macbeth voit apparaître le spectre de Banquo, son ancien ami dont il a commandé la mort. La scène est tout d'abord merveilleuse et époustouflante pour les yeux, et elle vite assez vite au cauchemar avec une précison prodigieusement intelligente dans la disposition dans la scène. Tout est parfaitement pensé, créé, manipulé. Ariane Mnouchkine signe un Macbeth incomparable, présenté dans un cadre incontestablement hors du commun.

Le Théâtre du Soleil, ou comment s'évader de ce monde l'espace d'une soirée. Du grand Art. ♥ ♥ ♥

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