Le VaudevilLaurentdez-vous du Vieux-Colombier

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Système Ribadier, de Feydeau, vu le 16 novembre 2013 au Vieux-Colombier.
Avec Martine Chevallier, Christian Blanc, Laurent Stocker, Julie Sicard, Nicolas Lormeau, et Laurent Lafitte, dans une mise en scène de Zabou Breitman.

En entrant dans la salle du Vieux-Colombier, un premier choc. J'ai stoppé net. Sur scène, l'exacte tableau que je viens de franchir. Étrange impression que de se retrouver devant le lieu qu'on a laissé derrière soi. Devant moi donc, la rue du Vieux-Colombier et son théâtre, ses beaux immeubles, et ses bruits ambiants. La surprise passée, l'étonnement atténué, c'est l'interrogation qui prend le relais : pourquoi ? Ne viens-je pas voir Feydeau ? Me suis-je fait à nouveau entourlouper par la Comédie-Française ? Que nenni ! Tout prend sens lors du début du spectacle, quand un premier sourire s'est formé sur mon visage, et qu'il ne m'a quitté pendant les 2h suivantes seulement pour me permettre de reprendre mon souffle entre deux esclaffements. 

C'est donc tout naturellement qu'un homme entre sur scène, un chien pas loin derrière lui. Ce serait gâcher la surprise, ou du moins l'invention, que de trop détailler, alors admettez simplement que le plateau tourne, avec toute la maîtrise que l'on connaît au regretté Jean-Marc Stehlé, maître des décors, cédant alors la place au salon des Ribadier. L'action se déroule ici, dans cet appartement bourgeois. On découvre une femme d'une méfiance maladive envers son deuxième mari, le premier (Robineau) étant mort et ayant laissé derrière lui une livre contenant toutes ses techniques employées pour tromper sa femme. C'est donc pour éviter d'autres cocufiages qu'Angèle (Julie Sicard) file Eugène (Laurent Lafitte) nuit et jour. Seulement lui a son propre système, bien plus inventif que ce qu'on peut trouver dans les livres : par un talent qui lui est propre, il hypnotise sa femme et peut alors vaquer à ses occupations... Mais c'est sans compter l'arrivée de Thommereux, ancien ami de Robineau et amoureux d'Angèle, et qui va perturber l'équilibre qui régnait officiellement dans le couple ...

On retrouve donc dans cette pièce le meilleur de Feydeau, de son rythme effrené et de ses comiques de situation. Comme ça paraît facile, mais qu'est-ce qu'ils sont drôles lorsqu'ils sont bien joués ! J'ai rarement autant ri devant un Feydeau. Peut-être parce que le texte parle ici de lui-même : il n'y a aucune astuce pour faire rire en plus, aucune ruse dans la mise en scène qui n'aurait pas sa place dans la pièce. Tout y est excellent, du choix des acteurs au moindre geste qu'ils exécutent. Je parle de Martine Chevallier, divine femme de chambre à la forte poitrine et au rire si gai, tintant comme des clochettes, et qui, lorsqu'il n'en finit pas, amène de lui-même, naturellement, le rire dans la salle. Que dire de Christian Blanc, de son air constamment éberlué et de ses facéties animalières ? Julie Sicard, quant à elle, nous enchante par son air sévère qui s'éteint souvent pour laisser place à une geignardise comique à souhait ! Nicolas Lormeau, la bedaine en avant, le nez rouge, incarne le mari de la maîtresse d'Eugène, et son jeu de voix est un délice.

C'est dingue, car chaque acteur compose un personnage bien à lui, caractériel, et complètement à l'opposé des autres. Et pourtant, loin de jouer solo, on assiste réellement à un travail de troupe, qui permet les scènes les plus réussies, où l'on rit à s'en décrocher la machoire. Je pense tout particulièrement alors au jeu des deux Laurent, qui portent, en quelque sorte, le spectacle. Je suis convaincue que tout est dans le rythme. Les deux acteurs sont réglés à la microseconde ; les gestes, executés à une vitesse folle, restent d'une netteté impressionnante. Certains aspects de leurs compositions jouent aussi sur l'appréciation de leur jeu : je pense au rire bête de Ribadier qui fait dire à sa femme qu'il a l'air d'un crétin, ou des brusques changements de ton de Thommereux - la spécialité de Stocker ! - qui sont à mourir de rire. Tout est réalisé à la perfection ; je pense par exemple à l'entrée de Thommereux, remarquable, sans défaut : à peine a-t-il franchi la porte que tout l'espace lui appartient, et que les rires fusent... Et cette excellence se retrouve jusque dans le moindre détail : même hors de la maison des Ribadier, Thommereux-Stocker reste génial ! Enfin, ajoutons à cela la folie Feydeau, et l'on trouvera ça normal de voir nos deux Laurent mêlés lors d'une danse savoureuse et tordante !

Le succès, que dis-je, l'ovation ! - qui accueille le spectacle est donc pleinement mérité pour ce qui est de la troupe. Mais ce n'est pas tout ! Le tout est dirigé d'une main de maître par Zabou Breitman, qui en respectant en premier lieu le texte, a su en tirer le meilleur, et ajouter seulement après une touche personnelle en arrière plan : on pense non seulement au clin d'oeil au théâtre, flagrant dans la première scène, et qui est toujours présent en fond de scène le reste du temps, mais aussi à l'utilisation des accessoires - on n'oubliera pas l'utilisation farvelue du furêt empaillé - et la consommation entière du talent des comédiens : Stocker est un maître en gestuelle et en précision ? Il n'a de cesse de nous le montrer : mais je n'en dis pas plus ! Il faut le voir, pour le croire !

C'est 1h50 de rire pur qui nous sont proposés en ce moment au Vieux-Colombier : un Feydeau comme on les aime, élevé au plus haut par une troupe, qui, lorsqu'elle n'abuse pas de son titre de premier théâtre de France, nous prouve à nouveau qu'elle peut faire des merveilles. Courez-y ! ♥ ♥ 

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Annwvyn 17/11/2013 09:57

Je passe juste pour dire que je n'ai pas lu ton article en détail (je vais essayer de me garder un peu de surprise pour dans un mois... déjà que je suis prévenue en ce qui concerne le décor !), mais que j'ai bien saisi ton enthousiasme ! Si cette pièce est à nouveau le Français à son meilleur, c'est une formidable nouvelle !!

eimelle 17/11/2013 09:08

voilà qui donne envie!