Une Visite entre Diable et Parque qui vaut le détour

Publié le par Mordue de theatre

Critique de La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt, vu le 22 février 2014 au Vieux-Colombier
Avec Yves Gasc, Simon Eine, Gérard Giroudon, Michel Favory, Christian Blanc, Céline Same, Christian Gonon, Danièle Lebrun, Samuel Labarthe, Noam Morgensztern, Didier Sandre, Pauline Méreuze, Fabrice Colson, et Xavier Delcourt, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Sans nul doute, voici la pièce de Dürennmatt la plus jouée, en tout cas en France. Une pièce que je ne connaissais pas, et que j'ai découverte avec un plaisir non dissimulé. C'est une histoire sombre qui décrit les hommes avec un grand pessimisme : l'histoire se déroule à Güllen, une ville autrefois prospère, aujourd'hui ruinée. La pièce s'ouvre sur l'arrivée de Clara Zahanassian, qui revient au village après 45 ans d'absence, et que toute la ville attend avec impatience en raison de sa fortune, dont ils espèrent quelques dons. Dès son arrivée, elle annonce qu'elle est prête à donner un milliard à la ville... sous la seule condition qu'on mettra à mort Alfred Ill, qui avait refusé de reconnaître un enfant de Clara plus de 40 ans auparavant. Le maire, tout comme le reste du village, déclinent cette offre : Alfred Ill est très aimé dans la ville. Mais Clara Zahanassian semble connaître les hommes, et répond simplement "J'attendrai", réplique qui marque le début d'une chasse à l'homme subtile car inconsciente contre Alfred Ill.

J'ai immédiatement associé Danièle Lebrun à Clara Zahanassian, la fameuse "vieille dame". Tout d'abord, car Danièle Lebrun peut avoir cet aspect cynique, cette manière de regarder les autres avec un air hautain, cette autorité naturelle : elle sait ordonner. Nul doute qu'elle sait faire passer son idée, la mettre dans la tête des autres personnages, autant que convaincre le spectateur. Elle est une Clara Zahanassian vengeresse et inquiétante et, grâce à la mise en scène ingénieuse de Christophe Lidon, omniprésente. En effet, la scène nous présente deux lieux différents : lors de l'évolution progressive des habitants, on les voit se transformer au premier plan, et la cause de cette transformation est là, visible au second plan, en la personne de Clara Zahanassian, tranquille et sereine, attendant que le temps fasse son oeuvre, et que les habitants de Güllen se rendent compte qu'ils n'ont d'autre choix que de tuer Alfred Ill.

Cette transformation, ce comportement vacillant des habitants est peut-être tout le génie de cette pièce. En effet, nous spectateurs nous rendons bien compte, comme Alfred Ill, de ce changement alors même qu'eux n'en sont pas forcément conscients ! Ils commencent à acheter à crédit alors qu'ils ont promis de ne pas livrer Alfred Ill. Lui se sent prisonnier, il voit sa lente descente vers la mort, il voit l'échéance se rapprocher. Cette mort certaine est d'autant plus cruelle qu'elle ne semble pas volontaire ; et c'est là qu'un des personnages prend une certaine importance : celui du professeur, qu'interprète Michel Favory. Lui seul se rend compte du changement qui a lieu autour de lui et en lui. Sa conscience le torture, et il donne la parole à l'humanisme. L'acteur est touchant, le message qu'il délivre prend un double sens, et son regard porte loin, plus loin que la salle du Vieux-Colombier : lorsqu'on sait que l'homme porte en lui des traces inguérissables de la guerre d'Algérie, de cette tuerie à laquelle il a été contraint de participer, on ne peut que frémir davantage devant l'interprétation de ce rôle, qu'il endosse avec sérieux et émotion.

Samuel Labarthe campe un Alfred Ill inquiet puis, lentement, qui évolue vers une certaine sérénité. On est plutôt dans sa position et, cette traque contre lui, on la ressent avec lui : son anxiété nous est transmise, et son agitation constante sur scène aide à créer cette atmosphère de harcèlement, de poursuite intensive, encore renforcée par le calme apparent. Le constraste entre l'affolement d'Alfred et l'air relativement paisible des habitants rend le tout encore plus effrayant. C'était également la première fois que je voyais Didier Sandre sur la scène de la Comédie-Française : il interprète le pasteur de la ville, son air doux et ses yeux rassurants soulignant l'apparente sérénité du personnage, et il se fond parfaitement dans la troupe du Français. Ravie également de revoir Simon Eine, de pouvoir entendre à nouveau sa voix au timbre particulier, de le voir jouer avec toujours ce même amour de la scène, et cette même rigueur de jeu. Je pense également à Christian Blanc, qui campe successivement le commissaire puis un reporter télé, et qui brille particulièrement dans ce dernier rôle. Dommage par contre que la pièce se finisse sur Céline Samie, qui ne semble pas être possédée de son rôle comme le reste de la troupe, et qui délivre donc le message final avec moins d'ardeur que ce à quoi on pouvait s'attendre.

Je n'étais pas rassurée au départ en apprennant que Christophe Lidon signerait la mise en scène. Pourtant, ici, je n'ai rien à redire. Une mise en scène classique sert parfaitement le texte de Dürrenmatt, et l'évolution des personnages est rendue avec intelligence : si l'achat de nouvelles chaussures, jaunes, vient du texte, le changement de vêtements, en revanche, est une idée de mise en scène ingénieuse : en effet, les habitants troquent leurs vêtements décimés par des vêtements avec ce qui semblerait être des taches d'or : symbole de richesse, oui, mais également soulignant cette manière sale d'obtenir de tels vêtements, car cela reste une tache ! Une excellente note aussi pour le costume ingénieux de Koby et Loby, tous deux interprétés par Yves Gasc, et qui permet une répétition des paroles de l'acteur sans accroc ni brouillage, en maintenant l'illusion qu'il s'est séparé en ces deux personnages. 

Allez visiter le Vieux-Colombier avant le 30 mars 2014, vous y trouverez une critique cynique et noire de la société moderne, excellement interprétée par la troupe du Français. ♥ ♥ ♥

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