IagOthello

Publié le par Mordue de theatre

Critique d'Othello, de Shakespeare, vu le 26 avril 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Alain Lenglet, Céline Samie, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Bakary Sangaré, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, et Pauline Méreuze, dans une mise en scène de Léonie Simaga

La tendance était à Shakespeare cette année au Français. Après le massacre d'Hamlet par Dan Jemett et Le Songe sans idée ni poésie de Muriel Mayette, c'est à Léonie Simaga qu'on confie la troisième mise en scène du grand Bill. Après ces échecs successifs dans les mises en scène de l'auteur anglais, j'avoue que j'appréhendais un peu le spectacle et que je trainais les pieds en me rendant au Vieux-Colombier. Mais mon premier pressentiment était le bon : Léonie Simaga, sociétaire du Français, grande tragédienne et femme d'une intelligence indéniable, n'a pas reproduit les erreurs de ses prédecesseurs : elle nous propose un Othello bien ficelé, plutôt simple mais pertinent et conforme à l'oeuvre, et synonyme d'une bonne soirée au Vieux-Colombier. J'aurais même parlé d'un excellent Othello si la seule limite du spectacle n'avait pas été Bakary Sangaré, l'acteur interprétant le rôle titre.

Othello est autre. Voilà, je pense, le fondement de la pensée de Léonie Simaga sur la pièce. Il est autre tout d'abord parce qu'il est un noir dans un pays de blancs. Il le dit lui-même : je ne parle pas votre langage, et les mots résonnent d'autant plus fort lorsqu'ils sont prononcés par un acteur noir. Mais Othello n'est pas qu'un Maure à Venise. Il est un homme fou d'amour pour Desdemone, la fille d'un grand patricien vénicien, qu'il a épousée en secret. Il est un grand soldat respecté, et c'est pour cela d'ailleurs qu'il n'est pas puni de cet hymen caché. La puissance du soldat se mèle à son coeur d'homme lorsqu'il apprend de Iago que sa femme le trompe avec Cassio, un de ses fidèles amis : oui mais voilà, il ment et Cassio est honnête, mais Iago hait Othello plus que tout autre être et souhaite sa chute. Le plan diabolique qu'il monte pour anéantir Othello et l'amener jusqu'à tuer sa femme est l'oeuvre d'un homme malin et bas, sans doute l'un des plus grands démons du théâtre. Dans cette mise en scène, le personnage est au moins aussi soigné que l'est celui d'Othello, et, il faut le dire, bien plus réussi.

La première scène est très bien pensée. Plongée dans l'ombre, on devine et on découvre les différents personnages. On les distingue un peu, sauf un, Othello, aussi noir que la nuit. Seule sa voix, puissante, permet de le différencier de la pénombre. Mais bien vite, on comprend que, en lumière ou non, on n'observera pas beaucoup d'expressions différentes sur le visage de Bakary Sangaré, ce qui constitue une première limite de son jeu. De plus, je dois avouer que je n'ai pas été ému du tout par sa manière de jouer, bien trop monotone à mon goût, ce qui pour Othello est dérangeant : déclamer sur le même ton son amour pour Desdémone ou des ordres à ses soldats peut s'avérer gênant. Cependant, il faut reconnaître que Bakary Sangaré prend son rôle à coeur et avec humilité, donnant beaucoup de lui-même : les problèmes de diction qu'on lui reprochait avant n'ont plus lieu d'être ici, et s'il ne parvient pas à émouvoir, il choisit un autre parti qui est celui de la puissance, qu'il maintient durant toute la pièce : faute d'être l'amant, il est le soldat.

Comme je le disais plus haut, un autre personnage est traité avec une attention particulière : il s'agit de Iago, le démon ennemi d'Othello. Le rôle a été confié à Nâzim Boudjenah : la distribution m'avait ravie, et son jeu m'a totalement convaincue. Il n'est pas un Iago profondément noir et effrayant, mais il est plus nuancé : guidé sauvagement par la haine, il est présenté comme un impuissant notoire, malin et manipulateur certes, mais pas dans la finesse et l'intelligence : à voir certaines de ses réactions, comme ses grimaces sur le corps d'Othello lorsque celui-ci est en crise d'epilepsie, c'est le côté bas du personnage qui est accentué : il est profondément laid moralement et c'est ce que nous montre avec talent Nâzim Boudjenah. Il a dans sa manière de dire le texte quelque chose qui rend sa haine réelle, comme si elle venait des tripes, et qu'elle prenait vie en lui. Ses regards vers Othello sont tantôt francs tantôt emplis d'amertume, et il joue la manipulation avec brio. C'est un immense Iago dont je ne saurais décrire toutes les subtilités et que je conseille vivement de voir.

Bien que la partition d'Elsa Lepoivre en Desdemone soit relativement restreinte, sa présence seule amène la douceur absente du plateau. Ses yeux baissés, son air soumis, augmentent encore la puissance dégagée par Othello. La douceur et la candeur qu'elle dégage augmentent encore la fureur de ce dernier, et notre incompréhension de spectateur lorsqu'il ne la croit pas : son crime est d'autant plus horrible d'attaquer une âme aussi vertueuse. Céline Samie, en Emilia, femme de Iago, a su parfaitement me convaincre dans l'hystérie qui suit la mort de Desdémone. Jérôme Pouly campe un Cassio honnête et droit, avec la douceur dans la voix, et de la confiance dans le regard, si bien que seul un aveuglement total d'Othello par Iago peut le conduire à douter de son fidèle ami, Cassio. Laurent Natrella est un Roderigo imbécile à souhait, rapide et précis, tant dans la diction que dans le geste. Le reste de la distribution suit cette excellence et ce talent des comédiens-Français.

J'ai parlé plus haut d'une mise en scène simple, c'est-à-dire que contrairement au Misanthrope vu il y a quelques jours, rien n'est ajouté au texte : c'est en cela un spectacle pur. La traduction est parfois crue, bien différente des belles traductions, peut-être trop chichiteuses, qu'on peut entendre habituellement, mais elle colle bien à cette ambiance très réaliste créée sur le plateau, et au vouloir de Shakespeare - à en croire les connaisseurs, il aurait en réalité une langue bien plus directe que ce qu'on traduit souvent... Les décors, grands et imposants au début de la pièce, se disloquent pour ne laisser que des hauts escaliers par la suite : impressionnants comme toujours au Français, ils manquent peut-être un peu d'invention. L'ambiance sombre est soulignée par de rares musiques rappelant des airs africains par le tam-tam, mais surtout appuyant l'ambivalence d'Othello, qui finira par pencher d'un côté.

On sent vraiment une poigne de fer derrière chacun des personnages, bien dessinés ; une direction d'acteur réfléchie et fine, le fruit de la pensée riche et intelligente de Léonie Simaga. Si on oubliera peut-être Othello, c'est un grand Iago qui restera dans les mémoires. ♥ ♥

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théâtre au cinema 06/05/2014 16:16

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