Un Hernani superbe et généreux

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Hernani, de Victor Hugo, vu le 20 juin 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Catherine Sauval/Coraly Zahonero, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Nicolas Lormeau, Félicien Juttner, et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Nicolas Lormeau

"Vieillard stupide ! Il l'aime !" scande Hernani à Don Ruy Gomez de Silva lorsque celui-ci laisse Dona Sol aux mains du roi. Pour la stupidité, ou du moins la bétise, je plaide coupable aussi, puisque je dédaignais le théâtre d'Hugo avant de voir ce spectacle. Sa poésie, grandiose certes, ses romans, des chefs-d'oeuvre, mais son théâtre, c'était pour moi quelque chose de trop foisonnant, avec trop de personnages, des intrigues mêlées à d'autres, et trop de vers pour finalement peu de choses. Que nenni ! Si on peut les trouver certes un peu trop longues, les pièces de théâtre d'Hugo n'en restent pas moins brillantes, et c'est ce qu'a montré ce spectacle : habilement remanié par Nicolas Lormeau, c'est un Hugo bien plus digeste qu'on a pu découvrir au Vieux-Colombier, pour notre plus grand plaisir.

L'histoire telle que nous la présente Nicolas Lormeau est donc simplifiée, par la coupe d'une partie du texte, et l'absence volontaire de plusieurs personnages : tout est fait de manière à centrer l'histoire sur les rivalités amoureuses entre Hernani, Don Ruy Gomez de Silva, et Don Carlos, roi d'Espagne. Tous trois se disputent Dona Sol, la nièce de Don Ruy Gomez de Silva, qu'elle doit épouser. Mais elle aime et est aimée d'Hernani, un bandit d'Espagne, un rebelle à l'autorité royale, qui plus que tout souhaite assassiner le roi pour venger son père. Alors lorsque, au début de la pièce, ces trois prétendants se rencontrent, la confrontation est tendue. Par la suite, alors qu'Hernani est banni, Don Ruy Gomez de Silva lui offre l'hospitalité, et laisse naïvement sa nièce aux mains du roi, qui la désire. C'est alors qu'Hernani et l'oncle de Dona Sol se retrouveront tous deux contre le roi, qui détient donc la jeune femme, et qu'Hernani offre sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, en échange d'une certaine liberté, nécessaire à tuer le roi.

Moins de personnages, plus de simplicité, c'est sans doute le mot d'ordre de Nicolas Lormeau pour sa première mise en scène. Et cela commence par un plateau nu sur la scène du Vieux-Colombier : là où généralement s'étalent de beaux décors qui nous ravissent les yeux, on ne découvrait ici qu'un simple parterre en béton, et de part et d'autre, les gradins de spectateurs. Cette disposition, inhabituelle, et que je n'avais rencontrée jusqu'ici que lors de Peer Gynt au Grand Palais, ne m'a pas paru indispensable, mais était employée avec rigueur, ne privilégiant aucun des deux côtés de la scène. A cette simplicitié de décor, cette diminution du nombre de personnages, s'ajoutent une coupe du texte de façon à éviter les longueurs et les lourdeurs, et à ne garder que la trame dramatique principale, à savoir le trio des amants. A cette forme de dépouillement intelligent s'ajoute le talent des acteurs, et ce mélange signe la réussite du spectacle.

A commencer par Félicien Juttner. Le jeune pensionnaire, sous-employé au Français, révèle ici tout son talent. Il est un Hernani jeune et vigoureux, de la rancune au coeur et un air de vengeance sur le visage : une forme de haine mêlée à un certain banditisme se devine dans son allure. Mais tout disparaît lorsqu'il regarde Dona Sol - et on se demande bien quelle illusion lui permet d'adopter alors un air amoureux, une démarche douce et une voix plus calme, car l'actrice qu'il a en face de lui semble tout sauf attirante : l'éternelle voix lasse et agaçante de Jennifer Decker, son air monotone, son ton crispant, avec quelque chose d'inadapté à la scène, comme une lourdeur dans la présence, une phrase trop traînante, un jeu désagréable. 

Mais - heureusement - le reste de la distribution est à la hauteur de notre héros romantique : Bruno Raffaelli est un Don Ruy Gomez de Silva puissant et sensible, qui donne une profonde humanité à ce personnage, un homme finalement brisé et damné, dont la fracture intérieure n'est qu'une partie sous-jacente de lui-même, un côté refoulé, écarté, qui parviendra finalement à reprendre le dessus. Jérôme Pouly est, quant à lui, un roi tout d'abord imposant et fier, et par la suite noble et généreux, dont l'évolution, la maturité, se lisent sur son visage : son monologue autour du tombeau de Charlemagne est soutenu sans être grandiloquent. Coraly Zahonero et Nicolas Lormeau enfin, qui complètent la troupe, sont exemplaires dans leurs rôles, dont la partition est plus réduite que les quatre autres acteurs.

Pour moi, Jennifer Decker a souvent été un obstacle à l'appréciation des pièces. Ici, j'ai réussi à franchir mon antipathie pour son jeu, et ai pu apprécier entièrement la pièce, la troupe, la mise en scène. Et, pour preuve, cette marque de mon enthousiasme : lorsqu'Hernani donne sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, il lui donne son cor en lui disant qu'au moindre son de l'instrument, il accourra pour mourir. Et lorsque dans la dernière scène, Hernani et Dona Sol sont enfin réunis, on entend le cor, 4 ou 5 fois. On voit alors Hernani s'agiter dans tous les sens, d'abord ne voulant pas y croire, puis désespéré. Durant 2 coups de cor, je n'ai pas compris, et puis soudain, sa promesse à Don Ruy Gomez de Silva m'est revenue : et les larmes, d'un coup, ont coulé. Une amertume envers Don Ruy Gomez de Silva qui venait tout gâcher, une envie de sauver Hernani, d'appeler du secours : la magie du théâtre fonctionnait.

S'il y a un comédien de la troupe qui peut prétendre au titre de metteur en scène, c'est Nicolas Lormeau. Un Hernani à ne rater sous aucun prétexte. ♥ ♥ ♥

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