C'est beau, c'est brillant, c'est grandiose, que dis-je c'est grandiose, c'est ex-cep-ti-on-nel !

Publié le par Mordue de theatre

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Critique de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, vu le 2 juillet 2013 à la Salle Richelieu

[ Avec Véronique Vella / Anne Kessler / Julie Sicard, Cécile Brune / Nelly Pulicani, Sylvia Bergé / Carine Goron, Éric Ruf / Loïc Corbery, Éric Génovèse / Stéphane Varupenne, Bruno Raffaelli / Jérôme Pouly, Christian Blanc / Sébastien Pouderoux, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Michel Vuillermoz, Andrzej Seweryn, Hervé Pierre, Nicolas Lormeau, Gilles David, Nâzim Boudjenah, Adeline d'Hermy / Marion Malenfant, Samuel Labarthe, et Pierre Hancisse ]

Cyrano de Bergerac est un des personnages les plus connus du répertoire français, je pense n'apprendre rien à personne en disant cela. Ni en rappelant l'immense interprétation de Daniel Sorano dans le film de Claude Barma. Ou celle de Gérard Depardieu. Mais peut-être que je vais vous faire découvrir, par cet article, le spectacle qui se joue actuellement au Français, et - mais ce serait me vanter - peut-être vous donner envie de réserver, le plus rapidement possible, pour l'un des plus beaux spectacles de la saison.
Est-ce nécessaire de rappeler le propos de la pièce ? Le panache de Cyrano n'est-il pas connu partout dans le monde ? Le rôle est des plus lourds, puisqu'il compte plus de 1600 vers. Mais il n'en faut pas moins pour saisir la portée dramatique du personnage, qui se dévoile tout au long de la pièce, grandit et monte en puissance, jusqu'à mourir seul, de manière si dérisoire face à l'ampleur de son humanité, à son dévouement et son âme profondément bonne. Car Cyrano aime Roxane, mais il est laid et elle ne le voit pas. Elle n'a d'yeux que pour Christian, qui lui est jeune et beau. Mais l'esthétique ne fait pas tout, et lui est dénué de toute aisance à manier les mots. Devant elle, il ne sait que dire. Alors pour la séduire, il va trouver sa complémentarité chez Cyrano, qui écrira les mots qu'il dira pour sa belle ... Tout en passant sa vie à l'aimer en secret. Si c'est l'amour qui anime essentiellement l'âme de Cyrano, la pièce regorge de tirades brillantes et magnifiques, de la tirade du nez aux sept moyens d'aller sur la Lune, en passant par les plus belles déclarations d'amour pour la belle Roxane ...
Pour servir un texte si riche, et si beau, la mise en scène se doit d'être exemplaire. Autant dire que Denis Podalydès est tout à fait à la hauteur. On entend tous les vers, leur grâce et leur noblesse résonnent dans le théâtre, sublimés par un silence religieux. Rarement silence aussi pieux au Français, événement à souligner. La réussite de Podalydès réside en un service parfait du texte, c'est-à-dire que tout est utile et rien n'est de trop. La mise en scène est poétique à souhait, portant au plus haut la finesse des paroles prononcés. Les décors ne sont pas trop lourds, toujours utilisés à bon escient, de même que cette vidéo en début de spectacle. Moi qui me fais parfois qualifier de "réac" à cause de ma réticence devant la modification des textes, j'avoue que le remaniement de Podalydès est simple, modeste et intelligent. Le début de la pièce, qui nous présente l'entrée dans un théâtre d'un père et son fils, est ici un hommage aux grand acteurs du Français. L'ajout est court et ne dérange rien par la suite, mais il fallait y penser. Et puisque Denis Podalydès signe aussi la distribution, on ne peut que s'incliner.
Lorsqu'on le voit, il paraît évident que Michel Vuillermoz est taillé pour ce rôle. Sa noblesse d'âme se reflète dans ses regards bienveillants, mais il sait également prendre cet air fou lorsqu'il débite à toute vitesse des vers tout en combattant ses adversaires. Tout comme on lit l'amour intense dans ses yeux lorsqu'il s'adresse à Roxane dans cette sombre nuit. Plusieurs masques qu'il s'octroie puis ôte sans difficulté, tout en déployant sa partition impressionnante et si dense avec une facilité presque déconcertante. Que c'est agréable de l'entendre dire ces vers si connus, transcendés par une âme réelle, entièrement possédé par son personnage ! Voilà un Cyrano d'anthologie, un Cyrano à qui l'on n'a rien à redire, car il est tout simplement parfait. Mais il faut dire que feindre l'amour pour Roxane est chose plus aisée quand c'est Françoise Gillard qui l'interprète. Moi qui la croyais trop âgée pour la rôle, elle m'a complètement bluffée. Sur scène, avec maquillage et perruque, elle paraît 20 ans de moins. Et surtout, son interprétation est excellente ; j'ai redécouvert la grâce et la naïveté de ce personnage. Elle n'est pas, comme Cyrano, ancrée dans la pièce, c'est-à-dire qu'elle la survole, n'apparaissant que pour parler de son amour pour Christian. Mais ces instants sont magiques, car son amour est tellement puissant qu'on aimerait qu'elle ne se trompe pas. Mais tout le côté plus dramatique du personnage se dévoile dans la scène finale ; pour qui ne la connaîtrait pas, je dirai simplement que j'ai pleuré d'un bout à l'autre ... Françoise Gillard incarne superbement la légèreté durant toute la pièce, puis soudain quelque chose s'éclaire, elle comprend et tout s'effondre ... Son visage se durcit brusquement et le regret comme le remords tordent soudain ses traits.
J'avais vu il y a quelques années Christian par Éric Ruf. Lorsque j'ai appris que ce serait Loïc Corbery qui interpréterait le rôle de cet amant à la faible faconde, j'avoue avoir été déçue. Et puisque le temps est aux aveux, je me confesse ici : il était, au même titre que ses camarades, parfait. Tout particulièrement dans la scène précédent le balcon, son manque de répartie est si crédible qu'il en paraît encore plus pitoyable. Il s'énerve contre lui-même et durant toute la pièce, se bat contre sa conscience qui l'encouragerait plutôt à avouer la supercherie à Roxane. Cette bataille intérieure qui le ronge jusqu'à la mort est parfaitement perceptible dans le jeu sans défaut de l'acteur. Parmi les prétendants de Roxane, on trouve aussi De Guiche, un homme assez antipathique, qui se transformera au fil de la pièce, et impeccablement interprété par Andrzej Seweryn, sociétaire honoraire. Malgré sa beauté, il parvient à être repoussant par un ton dédaigneux et des manières déplaisantes. Puis soudain, un peu de son âme s'éclaire et l'on en vient à apprécier le personnage. L'acteur est imposant et puissant, d'une présence indéniable, et le retournement de situation se fait avec brio.
J'aimerais continuer, tous les décrire, mais il n'y aurait alors plus aucune surprise. Rapidement alors, mentionnons que la perfection se répand jusqu'aux personnages à partition moins importante. Le plus bel exemple est peut-être celui du capucin, personnage que l'on voit tout au plus 3 minutes, et que Gilles David interprète à merveille. Il respire alors la crédulité, la naïveté, et la profonde gentillesse, et le personnage n'en est que plus comique. Il faut être très attentif pour reconnaître Véronique Vella ou Sylvia Bergé, changeant de personnages comme de costumes tout au long de la pièce, se transformant entièrement pour incarner des opposés. Et puis Hervé Pierre, adorable Ragueneau ... qui vient m'offrir une tartelette amandine dans la scène correspondante !
Bon, le choix est simple. Au Français, une des plus grandes pièces du répertoire se joue actuellement. Elle est portée par des comédiens brillants, qui se donnent corps et âme durant plus de 3 heures. Oui mais, n'y croyez pas trop à ces 3 heures, car lorsque le Français connaît le succès, il a ce pouvoir de raccourcir le temps, et j'ai eu l'impression de ne rester assise qu'une petite demi-heure. Ah oui, car à la fin j'étais debout, pour saluer la prestation de ces comédiens de génie, applaudissant à tout rompre pendant 10 bonnes minutes.

On pourrait dire bien des choses en somme ... Mais je me contenterai, sur un ton admiratif et complètement comblée, de vous conseiller de courir voir ce nez avant qu'il ne se casse ...  ♥ 

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