Ludmila Mikaël à l'oeuvre

Publié le par Mordue de theatre

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Critique de Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse, vu le 5 octobre 2013 au Théâtre de l'Oeuvre

Avec Ludmila Mikaël, Patrick Catalifo, et Agathe Dronne, dans une mise en scène de Marc Paquien

Il y a une semaine, j'écrivais un article sur Pinter, que je trouvais creux, sans âme. On pourrait croire que Fosse fait partie de cette catégorie là d'auteur, dont la plume si étrange n'est pas forcément synonyme de talent. L'écriture de Fosse est particulière car très répétitive. Durant la pièce, les acteurs doivent prononcer quelque chose comme 20 phrases différentes, dans des ordres aléatoires. Dit comme ça, j'avoue que ça ne fait pas envie. Mais le talent de l'auteur est là, et le texte est en fait d'une poésie incroyable. Peut-être pas à la lecture, mais joué par des acteurs tels que Ludmila Mikaël, aucun doute n'est possible sur la virtuosité de Fosse.
Le rideau se lève, et un rire se fait entendre. Dans ce rire, divers sentiments : un mélange de mélancolie et d'autodérision. Ce personnage sans nom, sans identité, qu'interprète Ludmila Mikaël est allongé sur le canapé, et parle seul, comme il sait si bien le faire. C'est d'ailleurs ce qui l'occupera pendant la plus grand partie de la pièce : monologuer. En dialoguant ainsi avec elle-même, elle évite le silence lié à la solitude. Et cela lui permet de faire passer le temps. L'attente paraît moins longue. Mais l'attente de quoi ? "Il va venir" répète-t-elle. Lui, sûrement un amant. Ancien amant qui l'aurait quittée ? Ou elle, revenue pour hanter les lieux ? On est dans l'indécision, mais ce n'est que secondaire. L'attention reste portée sur cette femme, à moitié folle, se rongeant les sangs devant nous. A certains moments, un homme fera son apparition. Sans doute cet ancien amant. Mais il reviendra accompagné. Elle le verra, puis elle ne le verra plus et repartira dans ses monologues.
Ludmila Mikaël est brillante. Elle compose une femme déchirée, perdue, et qui se raccroche à ce qu'elle peut en essayant de toujours positiver. L'actrice a une présence incroyable, et nos yeux ne se détachent pas d'elle. Qu'elle fasse les 100 pas ou qu'elle s'asseye sur le canapé, son ton a toujours quelque chose de nouveau, d'inattendu, de vrai. Et elle a entourée par deux excellents comédiens ; j'ai particulièrement apprécié le jeu de Patrick Catalifo, qui incarne cet amant mystérieux. Dans son regard porté au loin, aucune étincelle, comme un ennui. Sa voix, presque inquiétante, résonne dans le petit théâtre avec une certaine profondeur, il est impressionnant de gravité et de raideur. Lui aussi impose quelque chose de sombre sur ce plateau.
On le savait déjà, Marc Paquien est un grand metteur en scène contemporain. Ici, tout est fait pour que le texte puisse être entendu au mieux : les décors sont sobres, le rythme est parfait. Les transitions musicales durant les noirs permettent au spectateur de reprendre son souffle pour attaquer une nouvelle folie, une nouvelle attente, un nouveau monologue.

Dans la salle, pas un bruit, un silence religieux règne. Tous ici sont amateurs de théâtre : l'originalité du texte l'impose presque. Mais c'est à tous que je conseillerai ce beau moment de théâtre, porté au plus haut par une immense actrice.  ♥ 

 

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Publié dans Critiques, Oeuvre

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