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Un Hernani superbe et généreux

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Hernani, de Victor Hugo, vu le 20 juin 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Catherine Sauval/Coraly Zahonero, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Nicolas Lormeau, Félicien Juttner, et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Nicolas Lormeau

"Vieillard stupide ! Il l'aime !" scande Hernani à Don Ruy Gomez de Silva lorsque celui-ci laisse Dona Sol aux mains du roi. Pour la stupidité, ou du moins la bétise, je plaide coupable aussi, puisque je dédaignais le théâtre d'Hugo avant de voir ce spectacle. Sa poésie, grandiose certes, ses romans, des chefs-d'oeuvre, mais son théâtre, c'était pour moi quelque chose de trop foisonnant, avec trop de personnages, des intrigues mêlées à d'autres, et trop de vers pour finalement peu de choses. Que nenni ! Si on peut les trouver certes un peu trop longues, les pièces de théâtre d'Hugo n'en restent pas moins brillantes, et c'est ce qu'a montré ce spectacle : habilement remanié par Nicolas Lormeau, c'est un Hugo bien plus digeste qu'on a pu découvrir au Vieux-Colombier, pour notre plus grand plaisir.

L'histoire telle que nous la présente Nicolas Lormeau est donc simplifiée, par la coupe d'une partie du texte, et l'absence volontaire de plusieurs personnages : tout est fait de manière à centrer l'histoire sur les rivalités amoureuses entre Hernani, Don Ruy Gomez de Silva, et Don Carlos, roi d'Espagne. Tous trois se disputent Dona Sol, la nièce de Don Ruy Gomez de Silva, qu'elle doit épouser. Mais elle aime et est aimée d'Hernani, un bandit d'Espagne, un rebelle à l'autorité royale, qui plus que tout souhaite assassiner le roi pour venger son père. Alors lorsque, au début de la pièce, ces trois prétendants se rencontrent, la confrontation est tendue. Par la suite, alors qu'Hernani est banni, Don Ruy Gomez de Silva lui offre l'hospitalité, et laisse naïvement sa nièce aux mains du roi, qui la désire. C'est alors qu'Hernani et l'oncle de Dona Sol se retrouveront tous deux contre le roi, qui détient donc la jeune femme, et qu'Hernani offre sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, en échange d'une certaine liberté, nécessaire à tuer le roi.

Moins de personnages, plus de simplicité, c'est sans doute le mot d'ordre de Nicolas Lormeau pour sa première mise en scène. Et cela commence par un plateau nu sur la scène du Vieux-Colombier : là où généralement s'étalent de beaux décors qui nous ravissent les yeux, on ne découvrait ici qu'un simple parterre en béton, et de part et d'autre, les gradins de spectateurs. Cette disposition, inhabituelle, et que je n'avais rencontrée jusqu'ici que lors de Peer Gynt au Grand Palais, ne m'a pas paru indispensable, mais était employée avec rigueur, ne privilégiant aucun des deux côtés de la scène. A cette simplicitié de décor, cette diminution du nombre de personnages, s'ajoutent une coupe du texte de façon à éviter les longueurs et les lourdeurs, et à ne garder que la trame dramatique principale, à savoir le trio des amants. A cette forme de dépouillement intelligent s'ajoute le talent des acteurs, et ce mélange signe la réussite du spectacle.

A commencer par Félicien Juttner. Le jeune pensionnaire, sous-employé au Français, révèle ici tout son talent. Il est un Hernani jeune et vigoureux, de la rancune au coeur et un air de vengeance sur le visage : une forme de haine mêlée à un certain banditisme se devine dans son allure. Mais tout disparaît lorsqu'il regarde Dona Sol - et on se demande bien quelle illusion lui permet d'adopter alors un air amoureux, une démarche douce et une voix plus calme, car l'actrice qu'il a en face de lui semble tout sauf attirante : l'éternelle voix lasse et agaçante de Jennifer Decker, son air monotone, son ton crispant, avec quelque chose d'inadapté à la scène, comme une lourdeur dans la présence, une phrase trop traînante, un jeu désagréable. 

Mais - heureusement - le reste de la distribution est à la hauteur de notre héros romantique : Bruno Raffaelli est un Don Ruy Gomez de Silva puissant et sensible, qui donne une profonde humanité à ce personnage, un homme finalement brisé et damné, dont la fracture intérieure n'est qu'une partie sous-jacente de lui-même, un côté refoulé, écarté, qui parviendra finalement à reprendre le dessus. Jérôme Pouly est, quant à lui, un roi tout d'abord imposant et fier, et par la suite noble et généreux, dont l'évolution, la maturité, se lisent sur son visage : son monologue autour du tombeau de Charlemagne est soutenu sans être grandiloquent. Coraly Zahonero et Nicolas Lormeau enfin, qui complètent la troupe, sont exemplaires dans leurs rôles, dont la partition est plus réduite que les quatre autres acteurs.

Pour moi, Jennifer Decker a souvent été un obstacle à l'appréciation des pièces. Ici, j'ai réussi à franchir mon antipathie pour son jeu, et ai pu apprécier entièrement la pièce, la troupe, la mise en scène. Et, pour preuve, cette marque de mon enthousiasme : lorsqu'Hernani donne sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, il lui donne son cor en lui disant qu'au moindre son de l'instrument, il accourra pour mourir. Et lorsque dans la dernière scène, Hernani et Dona Sol sont enfin réunis, on entend le cor, 4 ou 5 fois. On voit alors Hernani s'agiter dans tous les sens, d'abord ne voulant pas y croire, puis désespéré. Durant 2 coups de cor, je n'ai pas compris, et puis soudain, sa promesse à Don Ruy Gomez de Silva m'est revenue : et les larmes, d'un coup, ont coulé. Une amertume envers Don Ruy Gomez de Silva qui venait tout gâcher, une envie de sauver Hernani, d'appeler du secours : la magie du théâtre fonctionnait.

S'il y a un comédien de la troupe qui peut prétendre au titre de metteur en scène, c'est Nicolas Lormeau. Un Hernani à ne rater sous aucun prétexte. ♥ ♥ ♥

Les copains d'abord

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Cabaret Brassens, proposé par Thierry Hancisse, vu le 7 juin 2014 au Studio-Théâtre
Avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Jérémy Lopez, dans une mise en scène de Thierry Hancisse

J'ai beaucoup descendu la Comédie-Française cette année. Je n'ai pas été tendre avec son administratrice, avec les comédiens qui ont tenté des mises en scène, avec les créations ou les reprises. Mais il faut avouer qu'il n'y a rien de mieux qu'un cabaret du Français. Je les vois tous depuis quelques années, j'ai même acheté les CD de Philippe Meyer en collaboration avec les Comédiens-Français, La prochaine fois je vous le chanterai. Je suis fan de ces cabarets.

Et, ça tombe bien, je suis aussi une grande fan de Brassens. L'an dernier, le Cabaret était consacré à l'oeuvre de Boris Vian : ça m'a permis de découvrir cet auteur, ses chansons, mais je n'avais pas vraiment de point de comparaison. Ici, au contraire, je connaissais presque par coeur toutes les chansons choisies, et j'ai donc pu plus apprécier le travail d'adaptation des musiciens et des comédiens. En effet, ils n'ont pas repris les chansons de Brassens "à la Brassens", c'est-à-dire simplement accompagné à la guitare sèche. Non, sur la scène du Studio-Théâtre, il y a un pianiste, Benoît Urbain, un contrebassiste, Olivier Moret, et un guiratiste, Paul Abirached. Ces trois musiciens permettent de donner à Brassens un côté jazzy entraînant et très agréable. Ajoutons à cela la vivacité et le talent des Comédiens-Français, et la soirée s'avère être une réussite totale.

Les chansons de Brassens sont évidemment des chansons à texte, et la mise en scène est bienvenue, d'autant plus lorsqu'il s'agit d'acteurs pareils. Car ils n'ont plus grand chose à nous prouver du côté du chant, ces comédiens-là. Seuls, en duo, ou en choeur, chacun parvient à tirer son épingle du jeu, à nous impressionner, à nous emmener loin, au-delà des murs du Studio-Théâtre. Leur entrée en scène annonce la couleur : la reprise de La mauvaise réputation est faite par l'ensemble de la troupe, alternant couplet en solo, puis intervention du reste des acteurs : un beau travail d'équipe qui nous fait comprendre que ce n'est pas seulement pour Brassens qu'on est assis-là, mais également pour participer à une rencontre amicale, un rendez-vous de vieux copains.

Et de nombreux succès suivent ce début prometteur. Chacun se démarque, à sa manière. A commencer par Sylvia Bergé, dont on ne se lasse pas de vanter les talents vocaux : elle mêle à cette voix magnifique - il faut le dire encore ! - un art de raconter et d'émotion qu'on retrouve dans Le mouton de Panurge comme dans Le père Noël et la petite fille. J'étais également ravie de découvrir le chanteur qui se cachait en Eric Génovèse : cet acteur, à la voix si marquante et intéressante, avait certainement des choses passionnantes à nous offrir. Et ce fut le cas : son air nonchalant seyait à merveille avec La mauvaise herbe, tandis qu'il étonnait dans Sauf le respect que je vous dois, sa voix tendre et agréable soulignant à merveille la politesse de cet agacement. Je me dois de souligner une autre heureuse découverte en la personne d'Hervé Pierre, que j'avoue je n'avais jamais imaginé sur un Cabaret. Et pourtant, il y a parfaitement sa place : il ajoute au chant, qu'il maîtrise parfaitement, une qualité de jeu indéniable, grace auquel il sublime La Fessée avec Julie Sicard mais également La traîtresse et Elle m'emmerde, où il est seul. Ce Cabaret fut également l'occasion de retrouver trois comédiens-chanteurs qu'on connaissait bien : Serge Bagdassarian, Jérémy Lopez, et Julie Sicard. Habitués tous trois des Cabarets du Français, ils brillaient toujours autant, et on retient par exemple  l'interprétation de Saturne par Julie Sicard, qui nous fait croire en l'amour éternel, ou celle du Cocu par Lopez : toujours le même et pourtant toujours étonnant, il s'approprie le chanson avec la facilité qu'on lui connaît, ajoutant au comique de la situation une sorte d'ironie amer bienvenue.

En grande partie, comme on peut le constater pour l'instant, les chansons choisies reflètent le côté comique des chansons de Brassens - sauf peut-être chez Sylvia Bergé. Dans les cordes vocales d'acteurs comme ceux-ci, elles font des étincelles. Mais un autre aspect du répertoire a été abordé lors de ce spectacle, peut-être moins important dans son oeuvre, mais tout aussi intéressant : quelque chose de plus émouvant, une critique plus vive, plus en profondeur. Je pense par exemple à Il n'y a pas d'amour heureux (mise en musique d'un poème d'Aragon par Brassens), sublimé - que dis-je ? - transcendé par un Serge Bagdassarian émouvant, magnifique, possédé. Par le même interprète, on retient un Maman, Papa poignant qui nous a tiré des larmes. L'autre moment très émouvant du spectacle est du à l'interprétation bouleversante des Oiseaux de passage par un Jérémy Lopez captivant, troublant, troublé. Le texte de Jean Richepin, relatant du sentiment de l'artiste incompris, m'a plus touchée dans la bouche de Jérémy Lopez que dans celle de Brassens : il donne littéralement vie au poème. Mais d'autres chansons ont été interprétées avec une force et une puissance qu'on n'imaginait pas au départ : comme Concurrence Déloyale, qui fait l'objet d'un duo entre Sylvia Bergé et Julie Sicard, et dont les paroles, pas toujours transcendantes sur le papier, prennent ici une toute autre ampleur. 

Alternant émotion et comédie, le spectacle est un véritable succès. Et ponctuer les différents solos de morceaux de groupe souvent entraînant permet de redonner de la vigueur à la salle, troublée par les précédents morceaux. Ainsi, on meurt d'envie de s'ajouter à La file indienne que forment les comédiens, de reprendre avec eux le refrain des Amoureux des bancs publics, ou encore de les corriger sur les différents noms cités lors de La Femme d'Hector

Brassens est un grand poète, et l'idée de Thierry Hancisse de mettre en scène ses chansons était indéniablement fondée. La troupe s'en sort avec brio, et on souhaite juste y retourner une fois les projecteurs éteints. On attend à présent le Cabaret Barbara de l'année prochaine, et on espère qu'un jour on assistera au Cabaret Reggiani ou Guy Béart... ♥ ♥ ♥

Au pied du mur

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Mur, d'Amanda Sthers, vu le 5 juin 2014 au Petit Théâtre de Paris
Avec Nicole Calfan et Rufus, dans une mise en scène d'Anne Bourgeois

Ça faisait déjà plusieurs temps que j'avais envie d'aller voir ce spectacle. Parce que les comédies romantiques autour de ce thème amour/haine et de l'évolution progressive des relations entre deux personnes que tout semble opposer me plaisent, parce que Rufus est un comédien que j'admire beaucoup, parce que Nicole Calfan est une actrice d'expérience, parce que tout semblait alléchant.

Mais assez vite, il s'est avéré que tout était bien moins rose que ce que je m'étais imaginé. La pièce s'ouvre en musique, les deux personnages s'installent. Elle est une maîtresse à la retraite, elle fait du piano à longueur de journée dans l'espoir de parvenir à jouer la Lettre à Élise un jour. Lui est un officier également à la retraite, bougon mais attachant ; il ne supporte plus la musique - que dis-je, le bruit ! - qui lui vient de l'autre côté du mur. Et pour faire cesser ce dérangement constant, il décide de lui écrire une lettre, ce à quoi elle répondra par une autre lettre, qui enchaînera toute une rimbabelle de lettres, puis une invitation à dîner qui se transformera en rendez-vous galant... Plutôt bonne idée de départ, mais malheureusement assez mal utilisée.

En effet, le spectacle ne décolle pas. Et ce tout d'abord à cause du texte d'Amanda Sthers. Une écriture pareille, ça ne devrait pas être autorisé. Il n'y a aucun fil directeur, ça part dans tous les sens - d'ailleurs ça n'en a pas toujours, du sens - et parfois, on sent que ça se voudrait poétique mais.. ça tombe à plat. L'écriture est le gros défaut de ce spectacle. Un manque d'intention, un manque évident de maîtrise des codes théâtraux, qui aboutissent fatalement à un manque d'attention du spectateur, que les deux acteurs comblent tant bien que mal.

Et pourtant, ils sont bons. On s'attache assez vite à ces deux personnages et à leurs caractères bien à eux. Rufus campe à merveille ce vieil acariâtre psychorigide au coeur tendre, et Nicole Calfan interprète la pianiste amateur avec vivacité et sourire : mais les personnages n'étant que grossièrement dessinés, il leur est assez vite difficile de se donner corps et âmes pour leurs personnages respectifs. Cependant ils parviennent toujours à attirer l'attention d'un spectateur qui s'était perdu ou désinterressé, et à le faire revenir dans la partie. On attendrait cependant des deux acteurs des partitions plus adaptés, des rôles plus intéressants, à la hauteur de leur jeu.

Heureusement que le texte est court, et que les acteurs sont bons.

Merlin : toutes les cordes de Lear

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Roi Lear, de William Shakespeare, vu le 24 mai 2013 au Théâtre de la Ville
Avec Serge Merlin, Pauline Bayle, Andrew Bennett, Magali Bonat, Olivier Borle, Paterne Boungou, Clément Carabédian, Philippe Duclos, Philippe Dusigne, Christophe Maltot, Mathieu Petit, Clara Simson, Philippe Sire, Julien Tiphaine, Vincent Winterhalter, et Marc Zinga, dans une mise en scène de Christian Schiaretti

Dans son Petit lexique amoureux du théâtre, Philippe Torreton écrit, à l'article Shakespeare : "Voir Dieu". De même, à l'article "Dieu", il écrit "Voir Shakespeare". Je ne comprenais pas. Mais c'est comme si je n'avais jamais vu Shakespeare, avant. Et pourtant, cette année, l'auteur n'a pas cessé d'être joué. Mais c'est comme si chacune des mise en scène restait en surface, comme si aucune n'atteignait réellement le fond de la chose. Comme si Christian Schiaretti, Serge Merlin, et le reste de la troupe avaient tout éclairé.

Le Roi Lear, c'est l'histoire d'un vieil homme qui offre à chacune de ses filles une part de son royaume après avoir décidé de quitter ses fonctions. C'est pourquoi, au début du spectacle, il réunit ses filles Goneril, Régane et Cordélia, ainsi que les maris des deux premières, le duc d'Albany ainsi que Cornouailles, et il leur tient le discours suivant : il réservera la plus large part de son royaume à celle qui lui témoignera le plus grand amour. Ses deux filles aînées lui assurent alors qu'il est l'amour de leur vie, et récoltent chacune la moitié de son royaume, après que la plus jeune a simplement affirmé que son père a tout son amour, mais qu'une moitié de celui-ci sera réservée un jour à son mari. Piqué au vif, Lear déshérite sa fille et la chasse de son royaume. Outré par cette décision, le comte Kent s'oppose alors au roi et tente de lui montrer son erreur, ce qui contribue à l'agacement de Lear qui le bannit également de son royaume, suite à quoi il annonce qu'il vivra alternativement entre les royaumes de sa première et sa seconde fille, lui ainsi que ses quelques chevaliers. Cordélia, quant à elle, règnera sur la France sans jamais revoir son père. Mais comme la simplicité est rarement de mise chez Shakespeare, une autre intrigue a lieu parallèlement : le comte de Gloucester a deux fils, un légitime, Edgar, et l'autre pas, Edmond. Edmond est ambitieux et pour atteindre son but, pour obtenir l'héritage de son père, il ira jusqu'à trahir frère et père, et forcera Edgar à quitter le royaume, ce qu'il fera. Mais ni Kent ni Edgar ne quitteront réellement le royaume : l'un comme l'autre seront présents durant toute la pièce, déguisés, changés. L'amour filial, la folie, la vieillesse, la mort sont autant de thèmes abordés dans ce chef-d'oeuvre de Shakespeare. 

Merlin. Serge Merlin. Le Roi, Merlin. Qui d'autre que Serge Merlin, ce vieux fou, cet acteur de génie, cet homme qui incarne plus qu'il ne joue, ce comédien qui semble hors du temps, qui ne semble pas être soumis aux mêmes lois de la gravité que nous, qui d'autre que l'immense Serge Merlin pour incarner ce roi Lear, ce vieil homme dévasté lorsqu'il n'entend pas les mots qu'il aimerait de la bouche de Cordélia, ce roi qui devient fou sous nos yeux - fou, ou simplement vieux ? -, qui d'autre qu'un acteur de cet acabit, de cette expérience, pour interpréter la fin de la vie d'un roi ? Il transcende le rôle de Lear. Il réinvente le mot de "jeu". Il y a des personnalités comme ça, chez les acteurs, c'est inexplicable. Il se transforme sur scène, d'abord la puissance d'un roi, puis la fragilité d'un vieil homme. Sur scène, on ne voit que lui, malgré l'excellente troupe qui l'entoure. 

Et ils sont excellents. A commencer par le comte de Kent, incarné par Vincent Winterhalter. Il faut une carrure pour incarner un homme aussi loyal, noble et fidèle, aussi droit et intelligent que Kent. Et ce comédien a dans le regard quelque chose d'honnête, il a des airs de gentilhomme, des tendances chevaleresques. Il respire la sincérité, et il devient dans ce spectacle comme un pilier sûr, un homme de confiance, un personnage à qui on peut s'accrocher et dont on sait qu'on peut lui faire confiance. Il devient pour nous ce qu'il était aux yeux du roi. Un personnage suit cette attitude loyale, c'est le comte de Gloucester. Mais pour lui, c'est plutôt une évolution qu'on constate : celle d'un homme qu'on croyait bas et qui s'avère d'une honnêteté imparable. Cette évolution lente aux yeux du spectateur, Philippe Duclos l'incarne avec talent.

Et comme la fausse noblesse est aussi de mise dans ce spectacle, l'hypocrisie d'Edmond est magistralement interprétée par Marc Zinga : de la droiture dans le regard mais un sourire diabolique, il apparaît alternativement comme un ange puis un démon. Suivant le personnage à qui il s'adresse, il change de visage avec une habileté et une facilité digne des plus grands. Il apporte à ce personnage de la noirceur, une forme de haine et de jalousie, mais aussi une profonte humanité. Ce n'est pas seulement un grand méchant Shakespearien, c'est un homme, plus que tout. Enfin, il y a les filles de Lear. Elles me rappellent d'abord les soeurs de Cendrillon, puis elles vont plus loin encore dans la cruauté. Elles glacent les mots de Shakespeare, elles ont sur leur visage une gentillesse mal feinte que seul l'amour d'un père peut parvenir à ignorer. Magali Bonat comme Clara Simpson donnent vie aux rôles de Régane et Goneril. Pauline Bayle enfin, a la jeunesse et l'innocence de Cordélia sur son visage. L'insouciance, la naïveté, et la pureté se reflètent dans ses regards et ses gestes. 

Mais un spectacle ne peut-être parfait si l'un des trois piliers manque : troupe, texte, mise en scène. Et ici, je pense qu'il fallait un esprit clair pour mettre en scène brillamment plus de 3h d'un texte sublime - certes - mais difficile, de Shakespeare. La réussite de Schiaretti vient sûrement de son approche simple et précise du texte : il le rend limpide. Il n'y ajoute aucun artifice, aucun complément, aucune trouvaille qui ne vienne pas du texte. En guise de décor, une salle ronde et des portes. Pour figurer les différents lieux de l'action, de la terre et de la paille viennent s'ajouter au sol. Seules les lumières semblent traduire la pensée du metteur en scène : en mettant en valeur un certain détail, on laissant la scène dans l'ombre ou en l'illuminant jusqu'à nous aveugler. En jouant sur un certain clair-obscur, on passe d'un esprit droit à celui d'un homme machiavélique. Ce spectacle nous donne à voir Shakespeare comme une évidence, et c'est évidemment lié au talent de metteur en scène de Schiaretti.

Troupe, décor, texte. Shakespeare, Schiaretti, Merlin, Winterhalter, Duclos, Zinga, et tous les autres : c'est grâce à l'alliance de leurs différents talents que le spectacle donné au Théâtre de la Ville est grandiose. Un Shakespeare inoubliable, porté au plus haut par une troupe, sublimé par un homme qui semble prendre autant de plaisir à incarner ce rôle qu'un enfant à se déguiser. Un homme dont la vie semble se passer, finalement, sur scène. ♥ ♥ ♥

Un cap, pas une péninsule

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, vu le 10 mai 2014 à Théâtre de l'Odéon.
Avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, et Maud Wyler, dans une mise en scène de Dominique Pitoiset

Cyrano de Bergerac est un chef-d'oeuvre. Je pense qu'il est bon de le rappeler. C'est une pièce extraordinaire et unique, qui a été jouée de nombreuses fois, et pour laquelle nous avons tous des souvenirs impérissables. J'avoue que je trouve la mise en scène de Podalydès assez indépassable. La simplicité de mise en scène et le respect de l'oeuvre permettaient de faire vivre la poésie de la pièce. Pas d'idée en trop, pas d'ajouts par caprice : il laissait parler l'oeuvre.

Peut-être pas manque de moyens, ou d'acteurs, le metteur en scène a choisi ici d'installer Cyrano dans un hôpital psychiatrique. Avant d'expliquer pourquoi cette idée me semble être une aberration totale, je dois préciser que Cyrano de Bergerac est une de mes oeuvres préférées : j'aime sa naïveté et sa pureté, peut-être même sa candeur. C'est par curiosité totale que j'ai pris mes billets : sans a priori, sans mauvaise pensée, simplement avec en tête la question suivante : qu'est-ce qui, dans l'oeuvre, peut permettre une telle mise en scène ? Au sortir du spectacle, j'ai eu ma réponse : absolument rien.

Doit-on vraiment rappeler cette histoire mêlant avec brio des situations impossibles et pourtant évidentes, des instants d'émotions purs, et un texte d'une poésie rare ? Qui ne connaît pas le désespoir de Cyrano, cet homme à l'esprit aussi grand que son nez, amoureux de Roxane qui ne la voit pas, et reste cantonnée à la seule beauté de Christian ? Un vers pour résumer l'oeuvre : Ma vie, ce fut d'être celui qui souffle, et qu'on oublie !. Cyrano est un rôle harassant : plus de 1600 vers, des longues tirades, de véritables morceaux de bravoure - comme la scène de la tombée de la Lune. Oui mais ici, cette scène a été coupée, comme beaucoup d'autres : premier signe de la non-pertinence de cette idée d'HP ; certaines scènes ne peuvent s'y dérouler. Au lieu de se dire que, peut-être, le problème vient de ce décor étrange, le metteur en scène a décidé de couper le texte. Quelle naïveté de se croire au-dessus d'Edmond Rostand !

Le deuxième problème de cette mise en scène vient de sa laideur. La compassion qu'on devrait ressentir pour Cyrano, l'émotion face à sa situation, est d'autant plus grande que sa laideur contraste avec les autres éléments de la pièce, comme Roxane, qui est la plus belle qui soit, ou Christian qui est beau, le gredin ! ou simplement son esprit brillant. Or dans cette mise en scène, tout et tous sont laids : le décor (un hôpital n'a jamais eu la réputation d'être accueillant), les autres personnages (et leurs tocs d'internés tous plus étranges les uns que les autres), leurs costumes (tee-shirt informe et pantalon de jogging). Même Roxane n'est mise en valeur par aucun moyen. Pour moi, c'est là la preuve que le metteur en scène s'est cru plus intelligent qu'Edmond Rostand, en essayant d'enlaidir sa pièce. Heureusement qu'en tant que chef-d'oeuvre et grand classique, elle parvient tout de même à résister à cet assassin...

Et ce surtout grâce au talent de Philippe Torreton. Même dos tourné au public avant le début de la pièce, on sent qu'il a la carrure d'un grand Cyrano. Par la suite, il montre ce côté parfois bourru de Cyrano, mais aussi la puissance du personnage, sa grandeur, son esprit. Le sens du rythme de l'acteur et la précision de son jeu servent également un Cyrano vif et sans faiblesse apparente, fidèle à sa devise : j'ai décidé d'être admirable en tout, pour tout. On regrette cependant - mais j'ai mis ça sur le dos du metteur en scène - ce manque d'émotion qu'il procure. Pour moi, on lui a demandé de ne pas tomber dans le pathos, mais là, il ne laisse pas place à un seul instant sentimental. Pour un personnage aussi brisé intérieurement, ça me semble un peu contradictoire...

Le reste des acteurs est en-dessous du niveau de jeu de Torreton. Leur jeu est correct, et je pense que j'ai eu du mal à accepter leurs personnages tant ils juraient avec ce que je peux attendre de la pièce. A commencer par Roxane : enlaidie par sa robe tâchée, ses cheveux emmêlés, son teint blafard, sa diction manque de naturel et on ne croit ni à son amour pour Christian, ni à son amour pour Cyrano. Christian lui, semble fait pour le rôle : son ton morne et son regard éteint traduisent au mieux le vide intérieur de Christian, ou du moins sa faiblesse vis-à-vis des mots et de l'expression des sentiments. L'acteur incarnant Ragueneau est plutôt bien aussi, peut-être moins dans la caricature de la folie que le reste de la troupe. Mais leurs tocs, leurs manière de dévisager Cyrano, leur déplacements maladroits n'ont pas réussi à me convaincre tant je les trouve en contradiction avec la pièce.

Et pourtant, il y avait des idées de mise en scène. Lorsque Christian tente d'écrire à Roxane et que Cyrano espionne discrètement derrière son épaule, grimaçant à la vue de son écriture maladroite, ou que les l'apprentissage de Christian se traduit par des lettres accrochées à divers endroits de la scène... Ou encore cette scène du balcon revisitée sur Skype : après tout pourquoi pas ? Mais la question principale demeure : pourquoi un HP ? J'ai l'impression de me répéter ces derniers temps : des idées éparpillées ne permettent pas de monter un spectacle ! Quelques projets de scènes qui s'accorderaient bien en HP n'autorisent pas à déplacer tout Cyrano chez les fous ! Car finalement, on ne comprend pas pourquoi Cyrano est interné : rien dans la mise en scène ne l'explique, seul le décor et les tocs des personnages l'indiquent ! A aucun moment, un vers du texte semble autoriser cet abus, et on reste sur sa faim. Les vers sont beaux, l'acteur est brillant, mais ça ne suffit pas.

Pour moi, ce spectacle est un gâchis. Philippe Torreton aurait pu - aurait dû - être un Cyrano d'anthologie. Mais cette mise en scène sans intérêt empêche un plongeon total dans cette oeuvre remarquable, et ne nous laisse finalement que le goût assez fade d'un travail peu compréhensible, désordonné, décevant. 

Publié dans Critiques, Odéon

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