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43 articles avec comedie-francaise

Une Visite entre Diable et Parque qui vaut le détour

Publié le par Mordue de theatre

Critique de La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt, vu le 22 février 2014 au Vieux-Colombier
Avec Yves Gasc, Simon Eine, Gérard Giroudon, Michel Favory, Christian Blanc, Céline Same, Christian Gonon, Danièle Lebrun, Samuel Labarthe, Noam Morgensztern, Didier Sandre, Pauline Méreuze, Fabrice Colson, et Xavier Delcourt, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Sans nul doute, voici la pièce de Dürennmatt la plus jouée, en tout cas en France. Une pièce que je ne connaissais pas, et que j'ai découverte avec un plaisir non dissimulé. C'est une histoire sombre qui décrit les hommes avec un grand pessimisme : l'histoire se déroule à Güllen, une ville autrefois prospère, aujourd'hui ruinée. La pièce s'ouvre sur l'arrivée de Clara Zahanassian, qui revient au village après 45 ans d'absence, et que toute la ville attend avec impatience en raison de sa fortune, dont ils espèrent quelques dons. Dès son arrivée, elle annonce qu'elle est prête à donner un milliard à la ville... sous la seule condition qu'on mettra à mort Alfred Ill, qui avait refusé de reconnaître un enfant de Clara plus de 40 ans auparavant. Le maire, tout comme le reste du village, déclinent cette offre : Alfred Ill est très aimé dans la ville. Mais Clara Zahanassian semble connaître les hommes, et répond simplement "J'attendrai", réplique qui marque le début d'une chasse à l'homme subtile car inconsciente contre Alfred Ill.

J'ai immédiatement associé Danièle Lebrun à Clara Zahanassian, la fameuse "vieille dame". Tout d'abord, car Danièle Lebrun peut avoir cet aspect cynique, cette manière de regarder les autres avec un air hautain, cette autorité naturelle : elle sait ordonner. Nul doute qu'elle sait faire passer son idée, la mettre dans la tête des autres personnages, autant que convaincre le spectateur. Elle est une Clara Zahanassian vengeresse et inquiétante et, grâce à la mise en scène ingénieuse de Christophe Lidon, omniprésente. En effet, la scène nous présente deux lieux différents : lors de l'évolution progressive des habitants, on les voit se transformer au premier plan, et la cause de cette transformation est là, visible au second plan, en la personne de Clara Zahanassian, tranquille et sereine, attendant que le temps fasse son oeuvre, et que les habitants de Güllen se rendent compte qu'ils n'ont d'autre choix que de tuer Alfred Ill.

Cette transformation, ce comportement vacillant des habitants est peut-être tout le génie de cette pièce. En effet, nous spectateurs nous rendons bien compte, comme Alfred Ill, de ce changement alors même qu'eux n'en sont pas forcément conscients ! Ils commencent à acheter à crédit alors qu'ils ont promis de ne pas livrer Alfred Ill. Lui se sent prisonnier, il voit sa lente descente vers la mort, il voit l'échéance se rapprocher. Cette mort certaine est d'autant plus cruelle qu'elle ne semble pas volontaire ; et c'est là qu'un des personnages prend une certaine importance : celui du professeur, qu'interprète Michel Favory. Lui seul se rend compte du changement qui a lieu autour de lui et en lui. Sa conscience le torture, et il donne la parole à l'humanisme. L'acteur est touchant, le message qu'il délivre prend un double sens, et son regard porte loin, plus loin que la salle du Vieux-Colombier : lorsqu'on sait que l'homme porte en lui des traces inguérissables de la guerre d'Algérie, de cette tuerie à laquelle il a été contraint de participer, on ne peut que frémir davantage devant l'interprétation de ce rôle, qu'il endosse avec sérieux et émotion.

Samuel Labarthe campe un Alfred Ill inquiet puis, lentement, qui évolue vers une certaine sérénité. On est plutôt dans sa position et, cette traque contre lui, on la ressent avec lui : son anxiété nous est transmise, et son agitation constante sur scène aide à créer cette atmosphère de harcèlement, de poursuite intensive, encore renforcée par le calme apparent. Le constraste entre l'affolement d'Alfred et l'air relativement paisible des habitants rend le tout encore plus effrayant. C'était également la première fois que je voyais Didier Sandre sur la scène de la Comédie-Française : il interprète le pasteur de la ville, son air doux et ses yeux rassurants soulignant l'apparente sérénité du personnage, et il se fond parfaitement dans la troupe du Français. Ravie également de revoir Simon Eine, de pouvoir entendre à nouveau sa voix au timbre particulier, de le voir jouer avec toujours ce même amour de la scène, et cette même rigueur de jeu. Je pense également à Christian Blanc, qui campe successivement le commissaire puis un reporter télé, et qui brille particulièrement dans ce dernier rôle. Dommage par contre que la pièce se finisse sur Céline Samie, qui ne semble pas être possédée de son rôle comme le reste de la troupe, et qui délivre donc le message final avec moins d'ardeur que ce à quoi on pouvait s'attendre.

Je n'étais pas rassurée au départ en apprennant que Christophe Lidon signerait la mise en scène. Pourtant, ici, je n'ai rien à redire. Une mise en scène classique sert parfaitement le texte de Dürrenmatt, et l'évolution des personnages est rendue avec intelligence : si l'achat de nouvelles chaussures, jaunes, vient du texte, le changement de vêtements, en revanche, est une idée de mise en scène ingénieuse : en effet, les habitants troquent leurs vêtements décimés par des vêtements avec ce qui semblerait être des taches d'or : symbole de richesse, oui, mais également soulignant cette manière sale d'obtenir de tels vêtements, car cela reste une tache ! Une excellente note aussi pour le costume ingénieux de Koby et Loby, tous deux interprétés par Yves Gasc, et qui permet une répétition des paroles de l'acteur sans accroc ni brouillage, en maintenant l'illusion qu'il s'est séparé en ces deux personnages. 

Allez visiter le Vieux-Colombier avant le 30 mars 2014, vous y trouverez une critique cynique et noire de la société moderne, excellement interprétée par la troupe du Français. ♥ ♥ ♥

Les singes d'une nuit d'été

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, vu le 17 février 2014 à la Salle Richelieu
Avec Martine Chevallier, Michel Vuillermoz, Julie Sicard, Christian Hecq, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Adeline d'Hermy, Elliot Jenicot, Laurent Laffite, Louis Arène, Benjamin Lavernhe, Pierre Hancisse, Sébastien Pouderoux, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Matëj Hofmann, Paul McAleer, Pauline Tricot et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz

La crainte de ne pas découvrir une Muriel Mayette inventive, délirante, un peu excentrique, enfin un metteur en scène adapté à ce genre de pièce, s'est fait sentir dès le début. En entrant dans le salle Richelieu, j'ai vu ce drap satiné qui fait office de décor durant tout le spectacle. Ce rien qui, pour le metteur en scène, fait office d'un tout ; cette première facilité qu'elle utilise durant le spectacle, première d'une longue liste - malheureusement. Je sais que la Comédie-Française fait des économies - c'est d'ailleurs pour ça que de plus en plus d'acteurs de la maison signent également des mises en scène - mais de là à se dire qu'un drap blanc permet toutes les imaginations possibles... Non. Le Songe d'une nuit d'été est une pièce féérique, et figurer la forêt par une toile blanche me semble juste être le reflet d'un manque flagrant d'idée de la part du metteur en scène.

Féérique, par son propos tout d'abord. Car oui, la pièce fait intervenir toutes sortes de personnages fantastiques issus du monde des fées : oui, du monde des fées et non de celui des singes, comme semblent le suggérer ces costumes laids et vulgaires que portent certains elfes. Féérique, car c'est un songe, un spectacle qui se doit d'être léger et enchanteur, d'avoir quelque chose d'un peu surnaturel et de merveilleux. Or on assiste plutôt à quelque chose de peu digeste car trop lourd, trop gras, trop gros. Mais laissez-moi vous expliquer...

La pièce se déroule à trois niveaux : tout d'abord, le monde des fées dont j'ai déjà un peu parlé ci-dessus. Le roi et la reine des fées, Obéron et Titania, sont en conflit car l'une possède un enfant que l'autre désire. C'est leur querelle qui créera des liens entre le monde des humains et celui des fées, car en poursuivant la reine dans la forêt, le roi tombera sur des humains, s'étant enfui d'Athènes. En effet, Hermia désire épouser Lysandre, quand son père veut la marier à Démétrius, qui l'aime et rejette Héléna pour elle. Lysandre promet à Hermia de s'enfuir avec elle, mais ils sont rejoints par Démétrius et Héléna puis trompés par les esprits de la forêt... Enfin, un troisième niveau est à considérer : celui des artisans, qui préparent une pièce pour la noce de Thésée et Hippolyta, duc d'Athènes et reine des Amazones. Parmi eux, Bottom, qui sera l'élément reliant ce dernier monde à celui des fées, par l'action de Puck, esprit malicieux et serviteur d'Obéron. Intrigue complexe donc, mais qui devrait couler facilement et sans accroc, sans lourdeur... Tâche plutôt ratée.

Et le manque de poésie se fait sentir à plusieurs reprises dans la mise en scène... A commencer par ces costumes dont j'ai déjà parlé, laids et vulgaires, en tout cas inappropriés. Que ce soit ces fées simiesques ou ces jeunes amants sortis de Carnaval, on ne comprend pas pourquoi de tels costumes ont été choisis : ils contribuent à briser le merveilleux du spectacle. Je pense aussi à ces chants un peu ridicules et qui brisent l'action, comme si la langue de Shakespeare n'était pas assez musicale en elle-même... Rajouter ces airs trop entraînants est, pour moi, une nouvelle erreur. Mais ce n'est pas tout : les facilités qu'on trouve et qui nous provoquent un rire trop gras pour le propos n'aident en rien à poétiser le tout. En fait, c'est même presque indigne et vexant pour Elliot Jenicot et Christian Hecq d'être constamment employés dans les mêmes rôles, utilisés aux mêmes fins comiques. Car c'est vrai qu'ils sont drôles : mais rire parce qu'Elliot Jenicot se gratte la fourrure ou que Christian Hecq a mal car on lui a marché sur la queue, ce n'est pas servir Shakespeare, c'est faire rire pour faire rire, car on n'a pas d'autre idée. C'est facile ! Et quelle horreur de faire une référence à Johnny Hallyday en plein milieu d'un tel texte ! Quelle honte... Voilà qui m'a sérieusement choquée. Ce Que je t'aime ! était de trop.

Cependant, on reste partagés durant tout le spectacle. Car certaines scènes sont vraiment réussies, comme celles de partage avec le public. Michel Vuillermoz et Julie Sicard, qui incarnent le duc d'Athènes et la reine des Amazones, ne sont pratiquement présents que dans le public (ils étaient juste devant moi), et jouent le jeu à fond. Ils parlent avec les autres spectateurs, se font des mamours, applaudissent, et c'est une réussite car ils sont parmis nous, c'est-à-dire qu'ils font parti du monde humain, tout en étant particuliers, car, acteurs pour nous spectateurs, car duc et reine pour nous gens du peuple. Et puis, disons-le, avoir Michel Vuillermoz à quelques centimètres de soi, c'est quelque chose ! Quelle puissance, quelle voix, quel talent ! La scène de la représentation théâtrale également - inratable de toute façon - est à mourir de rire, et on salue bien bas le grand Jérémy Lopez, remarquable Bottom, livrant une performance parfaite d'un bout à l'autre du spectacle, drôle et touchant comme il sait si bien le faire. Retenons également Benjamin Lavernhe, acteur montant du Français, et qui nous enchante à chacune de ses apparitions : à suivre ! C'est toute la troupe - ou presque - que j'aimerais encenser : Louis Arène qui est un Puck admirable, malicieux et étrange, inquiétant et attachant, dont le pas pressé et les couinements répétés marquent le passage, ou encore Suliane Brahim et Adeline d'Hermy, adorables jeunes femmes découvrant l'amour et ses lois, tantôt gaies tantôt tristes, et qui passent d'un sentiment à l'autre en un clin d'oeil. Petit bémol pour Sébastien Pouderoux, qui ne parvient toujours pas à exprimer plus d'une émotion, à changer de ton de voix - ce qui, pour un acteur, s'avère assez vite dérangeant.

C'est donc, et à mon grand regret, que je constate qu'à nouveau cette troupe sauve le spectacle, peut-être trop ambitieux pour l'administratrice du Français : le songe est mauvais, mais son jeu est bon... 

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, au Studio-Théâtre

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Candide de Voltaire, vu le 14 février 2014 au Studio-Théâtre
Avec Claude Mathieu, Laurent Stocker, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, et Laurent Lafitte, dans une mise en scène d'Emmanuel Daumas

Si, par le plus grand des hasards, je n'avais pas su quel spectacle j'allais voir, j'avais oublié le titre, il m'aurait suffi de quelques instants pour le deviner. C'est simple, lors de l'entrée en scène de Laurent Stocker, c'est comme si on avait devant nous l'incarnation du mot candide. La naïveté, l'insouciance, une certaine ignorance, un bon fond, une envie d'apprendre, tout est sur le visage, dans les gestes, dans le regard de l'acteur. Le spectacle s'annonce savoureux...

Bien vite, le style de la pièce se fait comprendre. Ce n'est pas une transposition théâtrale comme je l'imaginais, mais bien plus le roman dit par les comédiens : en fait, des passages entiers sont narrés par les différents personnages. Si ce parti pris peut être aussi intéressant, il n'est pas toujours mené au mieux, et on confond parfois l'acteur et son personnage, puisque chacun endosse plusieurs rôles. Déjà que dans le conte, certains personnages disparaissent puis ressucitent, il arrive qu'on se perde un peu. Mais honnêtement, ça n'a pas grande importance, car nous connaissons tous grossièrement l'intrigue, et ce n'est pas parce que certains détails nous échappent que l'on va perdre totalement le fil. Pour ceux qui auraient un doute, l'histoire rapporte donc l'histoire de Candide, qui va découvrir le monde et ses misères, et apprendre que peut-être, contrairement à ce que lui a toujours enseigné Pangloss, un grand philosophe, on ne vit pas dans le meilleur des mondes possibles.

Dans cette mise en scène, donc, les 5 acteurs incarnent chacun un ou plusieurs personnages. Serge Bagdassarian incarne un Pangloss ridicule à souhait, puis un Cacambo peut-être un peu moins recherché, mais l'acteur sait nous ravir par ses manières et ses mimiques scéniques qui provoquent aisément le rire chez le public. Julie Sicard est une Cunégonde sexy au début, puis laideronne à la fin, et surtout grande provocatrice ; la scène de séduction de Candide est à la fois raffinée et grotesque : le mélange des deux est à déguster sans modération ! Laurent Laffite campe plusieurs personnages, et on retient tout particulièrement le juif acheteur de Cunégonde, caricatural au possible, source de comique indéniable. Claude Mathieu, qui interprète La Vieille, est un peu moins intéressante dans ce lot d'acteurs formidables : si sa voix est toujours aussi agréable, elle ne parvient pas à toujours maintenir l'attention au top et le récit de son histoire est la seule longueur du spectacle.

Et que dire du grand Laurent Stocker ? Qu'il est un peu sous-utilisé : incarnant le rôle-titre, on s'attendrait à une plus grande partition pour cet acteur. Il est beaucoup battu et poussé dans tous les coins de la scène, nous montrant ainsi son agilité et la précision de ses mouvements. Il prendra une plus grande importance dans la fin de la pièce : en effet, pas un joli effet de mise en scène, on se retrouve devant les acteurs discutant du sujet de la pièce, et de sa morale, et, devant l'énonciation de tous les vices humains par Stocker, on ne peut que rester en admiration et écouter religieusement cette critique, ces pensées autour de ce conte qui donne tant à réfléchir.

Au Studio-Théâtre, c'est du théâtre comme on l'aime : quand il éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, la fatigue, et les problèmes. Lorsqu'il nous permet d'oublier la réalité le temps d'une soirée. Retrouvez-le bientôt au TOP... Et courez-y ! ♥ ♥ ♥

Elle court, elle court, la Maladie de la mort

Publié le par Mordue de theatre

Critique de La Maladie de la mort, de Marguerite Duras, vu le 18 janvier 2014 au Vieux-Colombier
Avec Alexandre Pavloff et Suliane Brahim, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Matthias Langhoff

Le décor est impressionnant. Il monte très haut et s'incline en descendant vers le plateau, de sorte qu'il ne laisse qu'un petit espace scénique disponible. Sur les murs qui composent ce décor, des écritures. Parfois, je ne comprends pas à quoi elles correspondent : on dirait presque des indications de mise en scène, des didascalies, et pourtant ce n'en est pas. Mais sur le mur central, une lettre, qui commence par "Chère Madeleine", que l'on suppose extraite d'une correspondance entre Marguerite Duras et Madeleine Renaud. Sur ce mur là sera projeté, durant toute la pièce, un film (qui d'ailleurs avait déjà été utilisé pour une mise en scène ancienne de Langhoff). Film sans sens évident, plutôt comme des images à la suite qui n'ont pas forcément de rapport. Je m'interroge : pourquoi ? Pourquoi ces écritures sur les murs, pourquoi ces images d'éléphant, de singe, d'ouvrier, de banquise ? Et peu à peu, des réponses. Comme cet homme qui tourne autour de cet iceberg en avion, Lui cherche à comprendre l'être qu'il a en face, Elle. Lui cherche à briser la glace, mais n'y parviendra pas. Il y aura toujours quelque chose qui les sépare, ne serait-ce qu'un sentiment, un mode de pensée, un mode de vivre. Juste la vie. Comme ces ouvriers qui, peut-être, sont en train de construire un barrage, elle est innateignable pour Lui, qui a, en lui, cette Maladie de la mort.

On ne saura pas tout. Elle entre, avec la grâce qu'on lui connaît, la spontanéité et la légèreté qui est la sienne. Qui mieux que Suliane Brahim pour incarner La Femme ? Elle se sèche les cheveux, elle se déshabille puis se met au lit. Lui entre. Chemise blanche, pantalon noir, mains dans les poches, l'air triste, un peu anxieux, Alexandre Pavloff se place sur le devant de la scène côté cour, et commence son monologue. On comprend qu'il a payé cette femme pour voir, pour essayer d'aimer cet être si différent de lui, pour essayer de faire comme cela doit être. Elle a compris, assez vite, que Lui était différent. Que Lui était porteur de La Maladie de la mort, c'est-à-dire qu'il ne peut éprouver de sentiments pour cette femme et donc qu'il ne peut, en fait, pas vivre. Est-ce une difficulté à aimer une femme, ou à aimer tout court ?

C'est autour de ce thème que porteront les interrogations de Lui. L'abandon total de soi lors de l'acte d'amour semble ne pouvoir être atteint que par les femmes, et cela est sources de nombreux questionnements de la part de Lui. L'amour, le sexe, le désir, les sentiments, l'expression de ces sentiments sont autant de points qui troublent notre inconnu. Il ne semble pas comprendre ce qu'il a de différent, il tourne en rond, cela l'angoisse, de plus en plus, il craque, il pleure, mais Elle ne s'en inquiète pas. Elle dort. Elle dormira pendant toute la pièce, puis elle partira. Le texte de Duras est sublime. Je ne connaissais pas l'auteur et je suis tombée sous le charme de ses mots, de ses phrases chocs et pourtant simples, de sa vision du monde. 

Alexandre Pavloff a tout à fait la carrure pour porter ce texte. Il est captivant, sans faire aucun geste, tout est dans le ton, la manière de dire, d'exprimer ce qu'il ressent. Il semble déchiré en entrant, et puis s'effondrer encore plus, tombé dans un gouffre à la mention de cette Maladie de la mort qui lui colle à la peau, qui est en lui, qui est Lui. Pourtant à plusieurs reprises il fera de nouvelles tentatives d'aimer, de désirer, de comprendre le corps qui est là, sur le lit près de lui. Mais un certain dégoût semble le gagner devant la jouissance de ce corps. Le corps, qu'il sépare même presque de l'âme. Je ne saurais parler assez bien du texte, l'ayant entendu pour la seule fois hier. Je laisse le soin à Alexandre Pavloff de vous convaincre, et il saura le faire.

On en ressort bouleversé et bourdonnant de questions. Le texte est profond et donne à réfléchir, porté au plus haut par ces acteurs, dont la seule voix permet de transmettre toute émotion. Une association Pavloff-Duras mortellement parfaite. Un beau moment de théâtre. ♥ ♥ ♥

Quand le Français donne une âme à un texte qui en manque

Publié le par Mordue de theatre


 

Critique de Psyché, de Molière, vu le 21 décembre 2013 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française

Avec Claude Mathieu, Sylvia Bergé, Coraly Zahonero, Françoise Gillard, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Benjamin Jungers, Félicien Juttner, Jennifer Decker, Pierre Hancisse, Claire de la Rüe du Can, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Matëj Hofmann, Paul McAleer, Pauline Tricot, Gabriel Tur, et au piano, Véronique Briel et Vincent Leterme, dans une mise en scène de Véronique Vella

De Psyché, je ne connaissais qu'une réplique : la déclaration d'amour de Psyché à Éros, dans laquelle on entend ces vers, il faut le dire, si touchants et si beaux :

Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer :
Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même,
Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer.

Je trouve ces vers frappants de véracité, d'authenticité. On ne peut parler de l'amour en meilleurs termes, me semble-t-il. Voilà pourquoi j'ai été si déçue d'entendre des vers plutôt plats, bien moins profonds que ceux qu'on peut attendre de Molière. Mais l'explication est simple : ce n'est pas DE Molière, mais bien de Molière, Corneille et Quinault, ce dernier étant plus un versificateur qu'un poète. Le trio d'écriture est dû au fait que Psyché est une commande de Louis XIV à Molière, quelque chose qui devait être réalisé très vite, d'où l'appel à l'aide de Poquelin à Corneille et Quinault. C'est donc à cause des délais que les vers sonnent si mal, ils sont écrits à la va-vite. On entend des vers, soit, mais ils heurtent l'oreille ; moi qui pensais que tous les vers étaient beaux, quelle naïveté ! Lorsqu'on devine aisément la fin d'un vers, où est toute la particularité que l'on cherche dans la versification ? Pourquoi ne pas rester alors en prose ? Les seuls beaux vers qu'on a pu entendre sont ceux ci-dessus, écrits par Corneille. Et lorsqu'on sait que la pièce originale, "tragi-comédie ballet" - vaste programme ! - dure 5 heures, on comprend pourquoi elle est si peu jouée. Alors pourquoi la ressortir de l'ombre ?

Psyché est une jeune femme d'une beauté incroyable, de sorte que tous les hommes sont à ses pieds, toutes les femmes la jalousent, de ses soeurs à Vénus, déesse de la beauté. Pour la punir de tant de charmes, de tant de faveurs des autres mortels, Vénus lui envoie son fils Éros, pour qu'il la charme, et qu'elle en tombe amoureuse, sans être aimée en retour. Mais devant tant de beauté et de grâce, Éros n'est pas plus fort qu'un autre, et tombe fou de la jeune femme, ce qui provoquera la fureur de sa mère. La pièce a donc quelque chose de merveilleux, puisqu'elle se déroule autant sur Terre qu'à l'Olympe, qu'elle fait intervenir des mortels et des immortels.

Parmi les immortels, citons immédiatement Sylvia Bergé. L'actrice incarne avec brio la grâce et les fureurs de la déesse de la beauté, et surtout, surtout, quelle voix ! A partir du moment où on l'entend une fois, on attend ses parties chantées avec une impatience démesurée ! Je savais qu'elle chantait bien, mais c'est un véritable talent de cantatrice qu'elle dévoile sous ses habits de déesse. L'émotion traverse la salle à chaque vibrato de sa voix, les frissons nous parcourent le corps, c'est un moment de plénitude totale. Benjamin Junger est un Amour plus que crédible, tant par son physique de petit ange que par un jeu d'acteur qui ne nous a jamais déçus. Il a cette beauté des hommes romantiques, une forme d'innocence dans le regard, et, il faut le dire, son costume lui va comme un gant. Plus encore, il feint l'amour sans artifice, transmettant son émotion, ses sentiments, dans des regards emplis d'ébahissements et de tendresse. Et Françoise Gillard, sa Psyché, le lui rend bien. Je n'avais pas pensé à l'actrice dans le rôle, et à présent c'est comme une évidence. Lorsqu'elle entre en scène pour la première fois, lorsqu'elle dit sa première réplique, avec cette voix comme des clochettes, c'est un véritable enchantement. Le contraste est d'autant plus important qu'elle parle après Jenifer Decker, à la voix si plate. Psyché entre, amenant avec elle une certaine grâce, de la beauté et de la finesse, sa naïveté d'enfant et son sourire lumineux. Le reste de sa prestation suit cette entrée si réussie. Son duo avec Jungers est ravissant et envoûtant, son affrontement avec Vénus assez électrique. Elle donne à Psyché l'âme qu'on attendait. Je me dois également de parler de Coraly Zahonero, soeur jalouse et géniale dans l'incarnation de ce sentiment. Je l'ai souvent vue interpréter ce genre de rôle, un peu peste, où elle excelle tout particulièrement. Ses geignements sont hilarants, ses mimiques tout à fait dans le ton de jeu, tout jusqu'à sa démarche trahit une jalousie à peine cachée. Dommage qu'on lui ait assigné comme partenaire Jennifer Decker qui, même si son ton geignard s'accorde assez bien à ce rôle-là, continue de savonner son texte, de jouer platement, de ne transmettre aucune émotion. Seul leur numéro de claquette - muet donc - montre le duo sous un beau jour. 

Véronique Vella a su tirer le meilleur de chacun : je pourrais parler de l'humanité du grand Laurent Natrella, roi obéissant et père torturé, de l'imposant Jérôme Pouly, un Zéphire sans accroc et à la facheuse manie de souffler sur tout le monde, ou encore du duo de jeunes prétendants, Pierre Hancisse et Félicien Juttner, tous deux très justes dans leur interprétation de ces princes courageux et guidés par l'amour. Elle signe une mise en scène respectueuse de l'oeuvre, et qui sauve cette pièce réputée immontable - et pour cause. Les coupes, obligatoires pour raccourcir ce texte qui s'étire, entraînent malheureusement parfois quelques incompréhensions de l'action. Mais l'invention, le merveilleux, la grâce sont tout de même présents, et ce également grâce aux costumes. Je les ai trouvés ravissant, et tout particulièrement celui de l'Amour, qui lui sied à merveille. Psyché est également à tomber dans sa robe blanche et parme, légère, aérienne et délicate. Mais ils nous éblouissent tous, et nous ravissent les yeux. 

Cependant, en plus d'un bémol lié au texte, ce spectacle présente un défaut non négligeable, en l'utilisation de micros. Je peux concevoir que les micros soient indispensables lors des parties chantées, pour éviter que la voix ne soit couverte par le son du piano. Mais pourquoi ne pas les désactiver le reste du temps ? Cela éviterait les craquements désagréables à l'oreille d'un micro mal réglé. De plus, on sait tous que les comédiens Français n'ont pas besoin de tels appareils ! Et quelle cristallisation de leurs voix... Le spectacle gagnerait à voir ces micros utilisés seulement le temps des parties chantées. Parties chantées, dont je ne dirai qu'un mot : entraînantes et enthousiasmantes, sans être d'une grande qualité musicale, mais tous les comédiens se prêtent au jeu et le résultat est agréable à l'oreille.

Cette fois, le spectacle est l'inverse absolue d'Hamlet, que l'on a vu il y a quelque temps. L'oeuvre qui nous est présentée ne trouve plus beaucoup d'intérêt à nos yeux, c'est une pièce qui aurait pu rester dans l'ombre, mais elle est tout de même sauvée par une mise en scène et des acteurs dignes du Français. Le ♥ manquant sera donc dû à la pauvreté du texte, le texte étant, selon moi, la base de toute création théâtrale. ♥ ♥ 

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