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150 articles avec critiques

Un cap, pas une péninsule

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, vu le 10 mai 2014 à Théâtre de l'Odéon.
Avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, et Maud Wyler, dans une mise en scène de Dominique Pitoiset

Cyrano de Bergerac est un chef-d'oeuvre. Je pense qu'il est bon de le rappeler. C'est une pièce extraordinaire et unique, qui a été jouée de nombreuses fois, et pour laquelle nous avons tous des souvenirs impérissables. J'avoue que je trouve la mise en scène de Podalydès assez indépassable. La simplicité de mise en scène et le respect de l'oeuvre permettaient de faire vivre la poésie de la pièce. Pas d'idée en trop, pas d'ajouts par caprice : il laissait parler l'oeuvre.

Peut-être pas manque de moyens, ou d'acteurs, le metteur en scène a choisi ici d'installer Cyrano dans un hôpital psychiatrique. Avant d'expliquer pourquoi cette idée me semble être une aberration totale, je dois préciser que Cyrano de Bergerac est une de mes oeuvres préférées : j'aime sa naïveté et sa pureté, peut-être même sa candeur. C'est par curiosité totale que j'ai pris mes billets : sans a priori, sans mauvaise pensée, simplement avec en tête la question suivante : qu'est-ce qui, dans l'oeuvre, peut permettre une telle mise en scène ? Au sortir du spectacle, j'ai eu ma réponse : absolument rien.

Doit-on vraiment rappeler cette histoire mêlant avec brio des situations impossibles et pourtant évidentes, des instants d'émotions purs, et un texte d'une poésie rare ? Qui ne connaît pas le désespoir de Cyrano, cet homme à l'esprit aussi grand que son nez, amoureux de Roxane qui ne la voit pas, et reste cantonnée à la seule beauté de Christian ? Un vers pour résumer l'oeuvre : Ma vie, ce fut d'être celui qui souffle, et qu'on oublie !. Cyrano est un rôle harassant : plus de 1600 vers, des longues tirades, de véritables morceaux de bravoure - comme la scène de la tombée de la Lune. Oui mais ici, cette scène a été coupée, comme beaucoup d'autres : premier signe de la non-pertinence de cette idée d'HP ; certaines scènes ne peuvent s'y dérouler. Au lieu de se dire que, peut-être, le problème vient de ce décor étrange, le metteur en scène a décidé de couper le texte. Quelle naïveté de se croire au-dessus d'Edmond Rostand !

Le deuxième problème de cette mise en scène vient de sa laideur. La compassion qu'on devrait ressentir pour Cyrano, l'émotion face à sa situation, est d'autant plus grande que sa laideur contraste avec les autres éléments de la pièce, comme Roxane, qui est la plus belle qui soit, ou Christian qui est beau, le gredin ! ou simplement son esprit brillant. Or dans cette mise en scène, tout et tous sont laids : le décor (un hôpital n'a jamais eu la réputation d'être accueillant), les autres personnages (et leurs tocs d'internés tous plus étranges les uns que les autres), leurs costumes (tee-shirt informe et pantalon de jogging). Même Roxane n'est mise en valeur par aucun moyen. Pour moi, c'est là la preuve que le metteur en scène s'est cru plus intelligent qu'Edmond Rostand, en essayant d'enlaidir sa pièce. Heureusement qu'en tant que chef-d'oeuvre et grand classique, elle parvient tout de même à résister à cet assassin...

Et ce surtout grâce au talent de Philippe Torreton. Même dos tourné au public avant le début de la pièce, on sent qu'il a la carrure d'un grand Cyrano. Par la suite, il montre ce côté parfois bourru de Cyrano, mais aussi la puissance du personnage, sa grandeur, son esprit. Le sens du rythme de l'acteur et la précision de son jeu servent également un Cyrano vif et sans faiblesse apparente, fidèle à sa devise : j'ai décidé d'être admirable en tout, pour tout. On regrette cependant - mais j'ai mis ça sur le dos du metteur en scène - ce manque d'émotion qu'il procure. Pour moi, on lui a demandé de ne pas tomber dans le pathos, mais là, il ne laisse pas place à un seul instant sentimental. Pour un personnage aussi brisé intérieurement, ça me semble un peu contradictoire...

Le reste des acteurs est en-dessous du niveau de jeu de Torreton. Leur jeu est correct, et je pense que j'ai eu du mal à accepter leurs personnages tant ils juraient avec ce que je peux attendre de la pièce. A commencer par Roxane : enlaidie par sa robe tâchée, ses cheveux emmêlés, son teint blafard, sa diction manque de naturel et on ne croit ni à son amour pour Christian, ni à son amour pour Cyrano. Christian lui, semble fait pour le rôle : son ton morne et son regard éteint traduisent au mieux le vide intérieur de Christian, ou du moins sa faiblesse vis-à-vis des mots et de l'expression des sentiments. L'acteur incarnant Ragueneau est plutôt bien aussi, peut-être moins dans la caricature de la folie que le reste de la troupe. Mais leurs tocs, leurs manière de dévisager Cyrano, leur déplacements maladroits n'ont pas réussi à me convaincre tant je les trouve en contradiction avec la pièce.

Et pourtant, il y avait des idées de mise en scène. Lorsque Christian tente d'écrire à Roxane et que Cyrano espionne discrètement derrière son épaule, grimaçant à la vue de son écriture maladroite, ou que les l'apprentissage de Christian se traduit par des lettres accrochées à divers endroits de la scène... Ou encore cette scène du balcon revisitée sur Skype : après tout pourquoi pas ? Mais la question principale demeure : pourquoi un HP ? J'ai l'impression de me répéter ces derniers temps : des idées éparpillées ne permettent pas de monter un spectacle ! Quelques projets de scènes qui s'accorderaient bien en HP n'autorisent pas à déplacer tout Cyrano chez les fous ! Car finalement, on ne comprend pas pourquoi Cyrano est interné : rien dans la mise en scène ne l'explique, seul le décor et les tocs des personnages l'indiquent ! A aucun moment, un vers du texte semble autoriser cet abus, et on reste sur sa faim. Les vers sont beaux, l'acteur est brillant, mais ça ne suffit pas.

Pour moi, ce spectacle est un gâchis. Philippe Torreton aurait pu - aurait dû - être un Cyrano d'anthologie. Mais cette mise en scène sans intérêt empêche un plongeon total dans cette oeuvre remarquable, et ne nous laisse finalement que le goût assez fade d'un travail peu compréhensible, désordonné, décevant. 

Publié dans Critiques, Odéon

Legs ? Go !

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Legs, de Marivaux, vu le 3 mai 2014 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Bernard Menez, Valérie Vogt, Marion Bierry/Marie Réache, Gilles Vincent Kapps, Estelle Andréa, et Sinan Bertrand

Marion Bierry est un metteur en scène très oscillant : j'avais applaudi à tout rompre La Veuve qu'elle avait monté en Avignon il y a deux ans, mais je n'avais pas caché ma déception face à son Tartuffe monté sur les seuls noms de Chesnais et Brasseur. Des idées, je ne doute pas qu'elle en a. Mais dans cette nouvelle mise en scène qu'elle signe, on ne voit pas toujours où elle veut en venir : dans quel but alterner le texte de Marivaux et des sonnets de Ronsard, si ce n'est pour un plaisir auditif certain ? Une fois cette interrogation passée, cependant, on ne peut que se prendre au jeu de cette intrigue marivaudienne interprétée avec finesse et intelligence sur la scène du Poche-Montparnasse.

On reconnaîtrait Marivaux simplement en découvrant l'histoire : mêlant intrigues amoureuses et problèmes liés aux milieux sociaux, elle nous peint les obstacles élevées contre le mariage du Marquis et de la Comtesse. En effet, le Marquis est légataire d'un testament, et a reçu 600 000 francs à charge d'épouser Hortense ; dans le cas où il ne souhaiterait pas conclure le mariage, il doit lui verser 200 000 francs. Voulant rester bénéficiaire de ce legs, il joue tout de même le jeu en la demandant en mariage, tout en espérant secrètement son refus. Hortense, elle aussi éprise d'un autre homme, tente, par l'intermédiaire des valets du Marquis et de la Comtesse, Lépine et Lisette, de faire avouer le Marquis et de le faire renoncer à ce mariage, en le pressant d'avouer sa flamme à la Comtesse. Seulement les caractères bien trempés de chacun des personnages rendra la chose plus difficile, et les faux semblants sont rois. 

Il faut avouer que la mise en scène est facile : en fait, il n'y a pas grand chose. Il y a beaucoup de grandes caisses déplacées, on ne sait pas pourquoi, et beaucoup d'allées et venues, mais pas vraiment d'idée particulière, de mise en lumière de certains aspects de la pièce, de transcendance du texte. Cependant, j'ai quand même été prise dans ce spectacle gai et vivifiant : l'entrain des acteurs, le rythme du jeu, les intermèdes musicaux, le texte de Marivaux et la beauté des poèmes de Ronsard font qu'on adhère à ce spectacle, qu'on s'intéresse à leurs colères et leurs déceptions. 

Et on adhère à cette proposition tout d'abord grâce au talent comique indéniable de Bernard Menez. Il n'a qu'à ouvrir la bouche, faire un pas, regarder de côté, pour qu'un rire soulève la salle. Ses changements de tons, brusques et précis, sont excellents, et il continue cette loufoquerie jusque dans les parties chantées. J'ai retrouvé le Bernard Menez qui m'avait tant plu dans Le Gros la Vache et le Mainate, et c'était une très bonne surprise. Le reste de la distribution m'était parfaitement inconnue, et j'ai pu découvrir en Marion Bierry, le metteur en scène, une actrice de talent. Elle incarne une Hortense intelligente et parfois amère, et sa voix est de celles qu'on n'oublie pas. Le duo des valets est délicieux, et plus encore lors des parties chantées : en effet, Estelle Andréa, qui m'a d'abord un peu rebutée à cause de son jeu, a su me charmer totalement par sa voix soprano d'une maîtrise totale, se lâchant plus lors des intérmèdes musicaux. Sinan Bertrand interprète un Lépine joueur et vif, dont l'oeil malicieux s'accorde à merveille avec son rôle de valet un peu voyou. 

Finalement, ce spectacle s'apparente à une découverte du texte de Marivaux presque nu, comme si on assistait à une italienne. Avec du recul, le manque de mise en scène provoque un souvenir trop flou de ce spectacle, qui a pourtant su me ravir sur l'instant. Je continue de me questionner sur l'utilité de l'ajout des vers de Ronsard entre les scènes, qu'on distinguait du texte de Marivaux par un placement spécial des acteurs. Car si tous les poètes savent parler d'amour, Marivaux lui-même le fait tout aussi bien, avec sa langue aux distinctions et à la finesse si reconnaissables.

Pourquoi pas ? ♥ ♥

IagOthello

Publié le par Mordue de theatre

Critique d'Othello, de Shakespeare, vu le 26 avril 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Alain Lenglet, Céline Samie, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Bakary Sangaré, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, et Pauline Méreuze, dans une mise en scène de Léonie Simaga

La tendance était à Shakespeare cette année au Français. Après le massacre d'Hamlet par Dan Jemett et Le Songe sans idée ni poésie de Muriel Mayette, c'est à Léonie Simaga qu'on confie la troisième mise en scène du grand Bill. Après ces échecs successifs dans les mises en scène de l'auteur anglais, j'avoue que j'appréhendais un peu le spectacle et que je trainais les pieds en me rendant au Vieux-Colombier. Mais mon premier pressentiment était le bon : Léonie Simaga, sociétaire du Français, grande tragédienne et femme d'une intelligence indéniable, n'a pas reproduit les erreurs de ses prédecesseurs : elle nous propose un Othello bien ficelé, plutôt simple mais pertinent et conforme à l'oeuvre, et synonyme d'une bonne soirée au Vieux-Colombier. J'aurais même parlé d'un excellent Othello si la seule limite du spectacle n'avait pas été Bakary Sangaré, l'acteur interprétant le rôle titre.

Othello est autre. Voilà, je pense, le fondement de la pensée de Léonie Simaga sur la pièce. Il est autre tout d'abord parce qu'il est un noir dans un pays de blancs. Il le dit lui-même : je ne parle pas votre langage, et les mots résonnent d'autant plus fort lorsqu'ils sont prononcés par un acteur noir. Mais Othello n'est pas qu'un Maure à Venise. Il est un homme fou d'amour pour Desdemone, la fille d'un grand patricien vénicien, qu'il a épousée en secret. Il est un grand soldat respecté, et c'est pour cela d'ailleurs qu'il n'est pas puni de cet hymen caché. La puissance du soldat se mèle à son coeur d'homme lorsqu'il apprend de Iago que sa femme le trompe avec Cassio, un de ses fidèles amis : oui mais voilà, il ment et Cassio est honnête, mais Iago hait Othello plus que tout autre être et souhaite sa chute. Le plan diabolique qu'il monte pour anéantir Othello et l'amener jusqu'à tuer sa femme est l'oeuvre d'un homme malin et bas, sans doute l'un des plus grands démons du théâtre. Dans cette mise en scène, le personnage est au moins aussi soigné que l'est celui d'Othello, et, il faut le dire, bien plus réussi.

La première scène est très bien pensée. Plongée dans l'ombre, on devine et on découvre les différents personnages. On les distingue un peu, sauf un, Othello, aussi noir que la nuit. Seule sa voix, puissante, permet de le différencier de la pénombre. Mais bien vite, on comprend que, en lumière ou non, on n'observera pas beaucoup d'expressions différentes sur le visage de Bakary Sangaré, ce qui constitue une première limite de son jeu. De plus, je dois avouer que je n'ai pas été ému du tout par sa manière de jouer, bien trop monotone à mon goût, ce qui pour Othello est dérangeant : déclamer sur le même ton son amour pour Desdémone ou des ordres à ses soldats peut s'avérer gênant. Cependant, il faut reconnaître que Bakary Sangaré prend son rôle à coeur et avec humilité, donnant beaucoup de lui-même : les problèmes de diction qu'on lui reprochait avant n'ont plus lieu d'être ici, et s'il ne parvient pas à émouvoir, il choisit un autre parti qui est celui de la puissance, qu'il maintient durant toute la pièce : faute d'être l'amant, il est le soldat.

Comme je le disais plus haut, un autre personnage est traité avec une attention particulière : il s'agit de Iago, le démon ennemi d'Othello. Le rôle a été confié à Nâzim Boudjenah : la distribution m'avait ravie, et son jeu m'a totalement convaincue. Il n'est pas un Iago profondément noir et effrayant, mais il est plus nuancé : guidé sauvagement par la haine, il est présenté comme un impuissant notoire, malin et manipulateur certes, mais pas dans la finesse et l'intelligence : à voir certaines de ses réactions, comme ses grimaces sur le corps d'Othello lorsque celui-ci est en crise d'epilepsie, c'est le côté bas du personnage qui est accentué : il est profondément laid moralement et c'est ce que nous montre avec talent Nâzim Boudjenah. Il a dans sa manière de dire le texte quelque chose qui rend sa haine réelle, comme si elle venait des tripes, et qu'elle prenait vie en lui. Ses regards vers Othello sont tantôt francs tantôt emplis d'amertume, et il joue la manipulation avec brio. C'est un immense Iago dont je ne saurais décrire toutes les subtilités et que je conseille vivement de voir.

Bien que la partition d'Elsa Lepoivre en Desdemone soit relativement restreinte, sa présence seule amène la douceur absente du plateau. Ses yeux baissés, son air soumis, augmentent encore la puissance dégagée par Othello. La douceur et la candeur qu'elle dégage augmentent encore la fureur de ce dernier, et notre incompréhension de spectateur lorsqu'il ne la croit pas : son crime est d'autant plus horrible d'attaquer une âme aussi vertueuse. Céline Samie, en Emilia, femme de Iago, a su parfaitement me convaincre dans l'hystérie qui suit la mort de Desdémone. Jérôme Pouly campe un Cassio honnête et droit, avec la douceur dans la voix, et de la confiance dans le regard, si bien que seul un aveuglement total d'Othello par Iago peut le conduire à douter de son fidèle ami, Cassio. Laurent Natrella est un Roderigo imbécile à souhait, rapide et précis, tant dans la diction que dans le geste. Le reste de la distribution suit cette excellence et ce talent des comédiens-Français.

J'ai parlé plus haut d'une mise en scène simple, c'est-à-dire que contrairement au Misanthrope vu il y a quelques jours, rien n'est ajouté au texte : c'est en cela un spectacle pur. La traduction est parfois crue, bien différente des belles traductions, peut-être trop chichiteuses, qu'on peut entendre habituellement, mais elle colle bien à cette ambiance très réaliste créée sur le plateau, et au vouloir de Shakespeare - à en croire les connaisseurs, il aurait en réalité une langue bien plus directe que ce qu'on traduit souvent... Les décors, grands et imposants au début de la pièce, se disloquent pour ne laisser que des hauts escaliers par la suite : impressionnants comme toujours au Français, ils manquent peut-être un peu d'invention. L'ambiance sombre est soulignée par de rares musiques rappelant des airs africains par le tam-tam, mais surtout appuyant l'ambivalence d'Othello, qui finira par pencher d'un côté.

On sent vraiment une poigne de fer derrière chacun des personnages, bien dessinés ; une direction d'acteur réfléchie et fine, le fruit de la pensée riche et intelligente de Léonie Simaga. Si on oubliera peut-être Othello, c'est un grand Iago qui restera dans les mémoires. ♥ ♥

A force de recherche on peut être blâmable

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Misanthrope de Molière, vu le 22 avril 2014 à la Salle Richelieu 
Avec Yves Gasc, Éric Ruf, Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Georgia Scalliet, Adeline d'Hermy, Louis Arene, Benjamin Lavernhe, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Pauline Tricot, Matëj Hofmann, Paul McAleer, et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Clémend Hervieu-Léger

C'est au moins le troisième Misanthrope présenté dans les salles parisiennes cette saison. Nouvelle mise en scène, nouvelle vision du texte : des trois Misanthrope vus cette année, pas un n'adoptait le même point de vue. Ici, le célèbre texte de Molière, confié à Clément Hervieu-Léger, comédien de la troupe, est étrangement interprété jusqu'à aller parfois contre le sens instinctif du texte, c'est-à-dire que les actes vont à l'encontre des paroles prononcées par les personnages : à croire que Clément Hervieu-Léger, à l'instar d'Alceste lui-même, pour qui :

Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire;
Il prend toujours en main l'opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un.

a désiré renier l'interprétation qu'on fait du texte aujourd'hui pour tenter de briller par la nouveauté : seulement voilà, pour cela, il faut une idée qui ait du poids, une véritable pensée sur la question, pas simplement des petites idées éparpillées par-ci par-là. C'est en cela que la mise en scène d'Hervieu-Léger ne tient pas la route : elle manque de substance, ou du moins elle n'a pas réussi à mettre en valeur le fond de sa pensée.

Et ce n'est pas le seul élément du spectacle qui manque de fond : à commencer par Alceste, interprété par Loïc Corbery : l'acteur n'est pas capable d'émotion. Je l'avais découvert dans La Grande Magie ; il jouait alors un valet, et il était très bon. Il est vif, énergique mais manque terriblement d'intériorité. Ainsi, passé ce genre de rôle, j'ai a rarement été convaincue : seule son interprétation de Christian, personnage devant être creux, a su m'intéresser. Mais que ce soit en Perdican, en Dom Juan, ou en Alceste, on retrouve toujours la même chose, à savoir un véritable manque de profondeur dans le jeu : sa voix vocalisée, sa diction forcée et fausse, ses regards toujours dans le vide, ses intonations répétitives, pleines de tics, ses déplacements rapides et sans finesse, sont autant d'éléments qui ne font pas de lui un jeune premier. Seulement voilà, pour Clément Hervieu-Léger, Loïc Corbery est la perle. Allez comprendre : Alceste semble faux et manque de naturel : il est comme une création ratée, alors même que le rôle appelle à un homme authentique et franc.

A ses côtés pourtant, les acteurs sont tous excellents. A commencer par Eric Ruf, magnifique Philinte, qui joue avec profondeur et intelligence, contrastant avec la légèreté accablante de son ami. Son jeu dépasse celui de son partenaire, et cela s'entend rien qu'à leur rire : celui de Ruf, juste et convaincant surpasse celui, artificiel et sonnant faux, de Corbery. Ce décalage des jeux ne donne que plus d'importance et d'intérêt au rôle de Philinte, trop souvent en retrait, et qui apparaît réellement ici comme le modèle à suivre : homme sage et respectable, bien plus fréquentable que le gamin odieux qu'il doit supporter. Georgia Scalliet est une Célimène tout à fait honorable, le personnage, délicat et rarement bien interprété, est ici poussé dans une véritable méchanceté, tout en conservant les doutes et les nuances de la femme qu'est Célimène. Bien que la voix de l'actrice nous rebute toujours, il faut avouer que son interprétation est faite avec talent, dans les scènes d'ironie et de rosserie autant que celles de tendresse : tantôt émouvante tantôt mauvaise, l'actrice parvient à nous étonner et nous convaincre. Les deux marquis enfin, interprétés par les jeunes Louis Arene et Benjamin Lavernhe, sont délicieux. Sans en faire trop dans la fatuité, ils sont toalement convaincants et donnent la consistance que méritent ces deux rôles, travaillés avec soin. On retient tout particulièrement Benjamin Lavernhe, qu'on aimerait voir en Alceste un jour.

Cependant, le talent des acteurs du Français, on le connaît. Ce qu'on commence à oublier sur cette même scène, par contre, c'est une mise en scène intelligente et intéressante, guidée par une idée proposée par le texte lui-même, sans détails accrocheurs ou moments sans intérêts. C'est sans doute là l'erreur de Clément Hervieu-Léger : d'avoir voulu faire trop de petits détails, sans penser à l'aspect global de la pièce. On perd l'intérêt de l'oeuvre à force de ces allées et venues de serviteurs ajoutés, de ces manteaux enlevés et remis 15 fois par scène, de ce désir de vouloir en faire plus que le texte, en rajouter, encore et toujours... Ou de cette musique inapproprié que joue Alceste au piano et qui revient entre chaque acte : la tension qui devrait se faire ressentir est gommée par cet air enfantin, inutile. Toutes ces éléments accessoires gomment les idées plus générales qui ont pu être celles d'Hervieu Léger vis-à-vis du texte. On pense par exemple à cette vision nouvelle du caractère d'Arsinoé, non plus ironique mais honnête et franche dans sa visite à Célimène pour lui annoncer ce qui se dit sur elle. Après tout pourquoi pas ? On attendant de Florence Viala un jeu ironique à souhait, on n'a eu que franchise et, il faut le dire, déception. Car la scène n'en est plus comique du tout, et l'on perd encore le peu d'enthousiasme qui nous attachait au spectacle. De même, la scène d'Oronte et de son sonnet est bien moins drôle que ce que j'ai pu voir dans d'autres spectacles, malgré l'excellent Serge Bagdassarian. Ce qui ressort de ce spectacle, c'est la volonté du metteur en scène d'expliquer chacun des actes des personnages, de placer l'histoire dans un contexte précis (Célimène sort de son deuil, on lui apporte des robes neuves, on ôte les housses qui recouvraient les meubles...), de romaniser la pièce de Molière, de le tchkekhoviser : nous faire sentir la durée du temps qui passe, les pensées des personnages, les sentiments qui les animent et les guident.

Mais cet effort de placer l'histoire dans le temps est maladroit, car il se traduit en ennui pour le spectateur, en scènes qui s'étirent, infinissables. On pouvait d'ailleurs penser que le spectacle était voué à l'échec dès la première scène : en effet, l'entrée dans l'oeuvre est ratée. La pièce, qui doit commencer in medias res, débute par les cent pas d'Alceste, seul. Comment imaginer que le ton d'une conversation entre Philinte et Alceste est en train de monter alors que ce dernier est seul ? Et le reste de la scène s'allonge, on perd la vivacité du texte de Molière, et le rythme, qui devrait s'établir, est absent.  Un sentiment s'installe qui sera présent durant une bonne partie du spectacle : celui d'un moment long, voire interminable.

On aurait aimé adhérer à cette vision qui, sans doute, plus dépouillée, aurait donné un Misanthope intéressant. Dommage. 

Mon coeur a fait boum aux Déchargeurs

Publié le par Mordue de theatre

Critique d'Un obus dans le coeur, de Wajdi Mouawad, vu le 18 avril au théâtre des Déchargeurs
Avec Grégori Baquet, dans une mise en scène de Catherine Cohen

Cette fois-ci encore, comme beaucoup de mes sorties théâtrales, c'est le nom de l'acteur qui m'a attirée. Grégori Baquet, je le cerne bien maintenant, je l'ai suivi ces dernières années, son sourire triste et ses yeux d'une profonde gentillesse qui se marient si bien aux rôles que je lui connais : Julien dans Colombe, de Jean Anouilh, ou Mr Jenkins dans Colorature de Stephen Temperley. Mais un rôle pareil dans une pièce pareille, je ne l'aurais pas envisagé, et c'est avec curiosité, et appréhension, disons-le, que je me suis rendue aux Déchargeurs vendredi dernier.

Wahab, aujourd'hui, peut dire "avant". Pour qu'il puisse dire "avant", il a fallu que quelque chose se passe, et avec nous il va chercher ce qui a pu déclencher cet "avant". Son enfance, sa peur, le changement de sa mère, la guerre civile au Liban, l'attentat d'un bus auquel il a assisté, et la mort, tout se mélange et tout se distingue pour Wahab. Il ne confond rien mais il assimile. Et il nous raconte.

Dans la petite salle des Déchargeurs, avec deux chaises pour seul décor, Grégori Baquet prend le corps de Wahab et nous surprend. Il n'est plus le Grégori Baquet triste et mélancolique que l'on connaissait ; il incarne Wahab avec énergie et émotion, jusqu'à effrayer les spectateurs dans ses instants de folie. Le crane rasé, il remet souvent sa capuche comme pour se protéger de ce qui l'attend. Avec sa capuche, il est Le Wahab du présent, celui qui vit au Canada et qui se dirige vers l'hôpital pour voir sa mère. Sans sa capuche, il est l'ancien Wahab, il est au Liban et il est dans son souvenir. Son regard effrayé ou inquiet se tourne parfois dans notre direction, alors il tourne la tête et continue son histoire. Le comédien voulait nous prouver qu'il pouvait tout jouer : le pari est réussi ; cette part d'émotion et cette faculté à raconter son histoire, seul en scène, il l'a. 

La langue de Wajdi Mouawad frappe en plein coeur : avec un fil directeur bien dessiné, il parvient à nous raconter beaucoup de choses, tout en laissant la part à l'imagination : tout n'est pas rationnel, tout n'est pas expliqué, et la part d'interprétation personnelle est là. Grégori Baquet donne un corps à l'âme complexe, torturée et perdue, qu'est l'âme de Wahab. Derrière ce personnage, on sent l'émotion et le vécu du narrateur, qui parle ici beaucoup de son histoire personnelle. La peur, la mort, la guerre, il connaît, et les mots le soulignent à merveille. Grégori Baquet, habité par le personnage, est magistral.

Et il ne fait pas le combat seul. La mise en scène qui accompagne le comédien est sans faille : les lumières suspendent le temps et permettent la distinction les différents instants de sa vie. Tout particulièrement, lorsque le comédien décrit l'attentat du bus auquel il a assisté, et que les flammes semblent l'approcher du fond de la scène, l'ambiance inquiétante est retransmise avec brio, et la scène n'en est que plus réussie. L'utilisation des deux chaises enfin, dont je laisse la surprise, contribue encore à l'intelligence de cette mise en scène. Catherine Cohen, qu'on ne connaissait pas, a plus d'une corde à son arc. 

C'est un spectacle entier, une réussite totale, un monde racontée, une histoire soufflée, un Grégori Baquet transformé, qu'on espère retrouver bientôt au Festival Off. ♥ ♥ ♥

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