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150 articles avec critiques

Un duo de choc

Publié le par Complice de MDT

Critique de Bash, de Neil LaBute, texte français de Pierre Laville et mise en scène de Gilbert Pascal
Avec Sarah Biasini et Benoît Solès, vu au Théâtre 14 le 5 mars 2014, à 19h.

Ce spectacle se compose de trois scènes sans lien entre elles. Les deux premières sont des monologues ; dans la dernière, les deux acteurs sont réunis. Dans les trois cas, il s’agit d’évoquer des meurtres, commis dans un cadre absolument banal, par des personnages ordinaires que rien ne destinait  a priori à une telle violence. La « banalité du mal » en quelque sorte. Je préfère laisser le spectateur découvrir l’histoire qui sous-tend chacun de ces passages à l’acte, car une bonne partie de l’intérêt de ces textes repose sur la recomposition de l’histoire que doit faire le spectateur, à partir d’éléments qui lui sont fournis de manière non-chronologique –mais sans « prise de tête » pour autant. Le spectateur doit surtout interpréter ces actes : les personnages qui les avouent ne donnent pas toutes les clés, parce que, vu la pauvreté de leur univers moral, ils ne les possèdent pas, ou parce qu’ils ne veulent pas s’avouer à eux-mêmes les ressorts qui les ont fait agir.

Je ne peux pas dire que j’aie beaucoup aimé ces textes, pour deux raisons. L’une tient justement à la pauvreté morale et intellectuelle des personnages, qui limite l’empathie que l’on pourrait avoir à leur égard : il paraît absolument impossible de s’imaginer à leur place, ils nous glacent ou nous dégoûtent. Mais je suppose que c’est l’effet qu’a voulu produire Neil LaBute. La seconde tient à l’altérité de l’univers dans lequel ils gravitent : la société américaine la plus puritaine, la plus éloignée de nos moeurs : deux scènes se situent explicitement chez les Mormons. À mes yeux, quand l’univers de référence est trop spécifique, l’universalité du propos trouve ses limites, et il faudrait un auteur d’exception pour la faire ressortir. Comment atteindre l’universel par le particulier ? c’est l’éternel problème. Ici, malgré l’adaptation habile de Pierre Laville, je ne me suis pas sentie concernée. Gilbert Pascal, le metteur en scène, veut que l’on se pose la question « Et, moi, qu’aurais-je fait ? » : cette question ne se pose pas, tant ces actes paraissent incompréhensibles et gratuits.

La mise en scène est très dépouillée, dans une dramatugie de la confession. Gilbert Pascal a voulu, explique-t-il, que toute l’attention se porte « sur Sarah et Benoît ». De ce point de vue, le spectacle est réussi. Les acteurs, qui portent tout, sont très investis et à la hauteur. Dans la dernière scène, la plus vivante et animée des trois, ils jouent dans un accord parfait, même s’ils sont encore un peu tendus (j’ai assisté à la deuxième représentation). C’était la première fois que je voyais Sarah Biasini. Je suppose que le fait qu’elle soit la fille de Romy Schneider va attirer le public, mais elle n’a pas besoin de cela : c’est une très bonne comédienne, lumineuse, avec un visage extrêmement mobile et expressif, qui peut passer de la beauté à la laideur en un clin d’œil. Benoît Solès est encore plus impressionnant, composant deux personnages veules et terrifiants, et en même temps pathétiques. Dans la dernière scène, il nous tient réellement en haleine, et arrive à faire passer ce poids de la « pression sociale » qui peut pousser aux pires atrocités tout en suggérant des pulsions plus sourdes, des sentiments plus diffus.

Le spectacle vaut donc le déplacement pour ce duo d’acteurs. 

Une Visite entre Diable et Parque qui vaut le détour

Publié le par Mordue de theatre

Critique de La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt, vu le 22 février 2014 au Vieux-Colombier
Avec Yves Gasc, Simon Eine, Gérard Giroudon, Michel Favory, Christian Blanc, Céline Same, Christian Gonon, Danièle Lebrun, Samuel Labarthe, Noam Morgensztern, Didier Sandre, Pauline Méreuze, Fabrice Colson, et Xavier Delcourt, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Sans nul doute, voici la pièce de Dürennmatt la plus jouée, en tout cas en France. Une pièce que je ne connaissais pas, et que j'ai découverte avec un plaisir non dissimulé. C'est une histoire sombre qui décrit les hommes avec un grand pessimisme : l'histoire se déroule à Güllen, une ville autrefois prospère, aujourd'hui ruinée. La pièce s'ouvre sur l'arrivée de Clara Zahanassian, qui revient au village après 45 ans d'absence, et que toute la ville attend avec impatience en raison de sa fortune, dont ils espèrent quelques dons. Dès son arrivée, elle annonce qu'elle est prête à donner un milliard à la ville... sous la seule condition qu'on mettra à mort Alfred Ill, qui avait refusé de reconnaître un enfant de Clara plus de 40 ans auparavant. Le maire, tout comme le reste du village, déclinent cette offre : Alfred Ill est très aimé dans la ville. Mais Clara Zahanassian semble connaître les hommes, et répond simplement "J'attendrai", réplique qui marque le début d'une chasse à l'homme subtile car inconsciente contre Alfred Ill.

J'ai immédiatement associé Danièle Lebrun à Clara Zahanassian, la fameuse "vieille dame". Tout d'abord, car Danièle Lebrun peut avoir cet aspect cynique, cette manière de regarder les autres avec un air hautain, cette autorité naturelle : elle sait ordonner. Nul doute qu'elle sait faire passer son idée, la mettre dans la tête des autres personnages, autant que convaincre le spectateur. Elle est une Clara Zahanassian vengeresse et inquiétante et, grâce à la mise en scène ingénieuse de Christophe Lidon, omniprésente. En effet, la scène nous présente deux lieux différents : lors de l'évolution progressive des habitants, on les voit se transformer au premier plan, et la cause de cette transformation est là, visible au second plan, en la personne de Clara Zahanassian, tranquille et sereine, attendant que le temps fasse son oeuvre, et que les habitants de Güllen se rendent compte qu'ils n'ont d'autre choix que de tuer Alfred Ill.

Cette transformation, ce comportement vacillant des habitants est peut-être tout le génie de cette pièce. En effet, nous spectateurs nous rendons bien compte, comme Alfred Ill, de ce changement alors même qu'eux n'en sont pas forcément conscients ! Ils commencent à acheter à crédit alors qu'ils ont promis de ne pas livrer Alfred Ill. Lui se sent prisonnier, il voit sa lente descente vers la mort, il voit l'échéance se rapprocher. Cette mort certaine est d'autant plus cruelle qu'elle ne semble pas volontaire ; et c'est là qu'un des personnages prend une certaine importance : celui du professeur, qu'interprète Michel Favory. Lui seul se rend compte du changement qui a lieu autour de lui et en lui. Sa conscience le torture, et il donne la parole à l'humanisme. L'acteur est touchant, le message qu'il délivre prend un double sens, et son regard porte loin, plus loin que la salle du Vieux-Colombier : lorsqu'on sait que l'homme porte en lui des traces inguérissables de la guerre d'Algérie, de cette tuerie à laquelle il a été contraint de participer, on ne peut que frémir davantage devant l'interprétation de ce rôle, qu'il endosse avec sérieux et émotion.

Samuel Labarthe campe un Alfred Ill inquiet puis, lentement, qui évolue vers une certaine sérénité. On est plutôt dans sa position et, cette traque contre lui, on la ressent avec lui : son anxiété nous est transmise, et son agitation constante sur scène aide à créer cette atmosphère de harcèlement, de poursuite intensive, encore renforcée par le calme apparent. Le constraste entre l'affolement d'Alfred et l'air relativement paisible des habitants rend le tout encore plus effrayant. C'était également la première fois que je voyais Didier Sandre sur la scène de la Comédie-Française : il interprète le pasteur de la ville, son air doux et ses yeux rassurants soulignant l'apparente sérénité du personnage, et il se fond parfaitement dans la troupe du Français. Ravie également de revoir Simon Eine, de pouvoir entendre à nouveau sa voix au timbre particulier, de le voir jouer avec toujours ce même amour de la scène, et cette même rigueur de jeu. Je pense également à Christian Blanc, qui campe successivement le commissaire puis un reporter télé, et qui brille particulièrement dans ce dernier rôle. Dommage par contre que la pièce se finisse sur Céline Samie, qui ne semble pas être possédée de son rôle comme le reste de la troupe, et qui délivre donc le message final avec moins d'ardeur que ce à quoi on pouvait s'attendre.

Je n'étais pas rassurée au départ en apprennant que Christophe Lidon signerait la mise en scène. Pourtant, ici, je n'ai rien à redire. Une mise en scène classique sert parfaitement le texte de Dürrenmatt, et l'évolution des personnages est rendue avec intelligence : si l'achat de nouvelles chaussures, jaunes, vient du texte, le changement de vêtements, en revanche, est une idée de mise en scène ingénieuse : en effet, les habitants troquent leurs vêtements décimés par des vêtements avec ce qui semblerait être des taches d'or : symbole de richesse, oui, mais également soulignant cette manière sale d'obtenir de tels vêtements, car cela reste une tache ! Une excellente note aussi pour le costume ingénieux de Koby et Loby, tous deux interprétés par Yves Gasc, et qui permet une répétition des paroles de l'acteur sans accroc ni brouillage, en maintenant l'illusion qu'il s'est séparé en ces deux personnages. 

Allez visiter le Vieux-Colombier avant le 30 mars 2014, vous y trouverez une critique cynique et noire de la société moderne, excellement interprétée par la troupe du Français. ♥ ♥ ♥

Comme un penchant pour Maître Perrin

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Comme un arbre, penché, de Lilian Lloyd, vu le 20 février 2014 au théâtre La Bruyère
Avec Francis Perrin, Gersende Perrin, et Patrick Bentley, dans une mise en scène de Jean-Luc Tardieu

C'est un véritable défi que d'arriver à remplir une salle sur un thème et une mise en espace pareils. Sur la scène trône un lit, dos au public, sur lequel est allongé un homme dont on ne voit que les cheveux dépasser. Autour de lui, tout est blanc, et on ne peut plus douter : on se trouve bien dans un hôpital. L'homme dans son lit ne bougera pas de la pièce, et l'on ne verra pas son visage. Il est atteint du locked in syndrome, ce même syndrôme d'enfermement qui est à la base du roman Le Scaphandre et le Papillon.

C'est l'infirmière qui nous apprend son état. Au début de la pièce, elle est seule avec le patient et s'occupe de lui, quand un homme arrive. Il se présente : il s'appelle Louis et il est un ami de Philippe, le malade. Il vient d'apprendre qu'il avait eu un accident, alors que les deux amis ne s'étaient pas revus depuis 12 ans. Petit à petit, on apprend à connaître Louis, Philippe, et même Mathilde l'infirmière. On comprend la relation qui liait Louis et Philippe, on découvre la cause de leur brusque séparation, on s'introduit dans leur quotidien, incertain, parfois distrayant, souvent émouvant. 

Ces sentiments, c'est surtout Francis Perrin qui nous les transmet. L'acteur est presque en monologue pendant 1h30, conversant avec son ami malade qui ne lui répond pas, et il est plus que convaincant : il porte entièrement et brillamment le spectacle. Il passe sans difficulté et tout en finesse d'un sentiment à l'autre, du rire au larme, et nous avec lui, le rire étant un apaisement de toute l'émotion qu'il nous a fait ressentir auparavant. Il est parfois bouleversant et son léger bégaiement ajoute encore une touche d'humanité au personnage. Avec Gersende Perrin, sa femme en ville, il forme un joli duo et une réelle complicité se sent sur la scène ; dans leurs regards, beaucoup de tendresse, ils s'ajustent l'un par rapport à l'autre et jouent vraiment ensemble. Enfin, j'ai tendance à penser que si ce n'était pas un véritable homme dans le lit mais seulement un mannequin, on n'aurait pas eu l'excellente prestation de Perrin, car même muet, il est une présence essentielle au spectacle, et au jeu du comédien.

Je ne suis pas vraiment fan des spectacles qui se déroulent sous forme de tableaux. Ici, pourtant, cela ne m'a pas gênée. À chaque noir, c'est une nouvelle visite de Louis qui commence, une nouvelle invention pour distraire son ami, un nouveau coup de théâtre sur leur vie passée. Francis Perrin parvient à capter notre attention dès son arrivée sur le plateau, et elle ne se relâche pas de toute la scène. La musique, évocatrice de souvenirs dans la pièce, a son importance, puisqu'elle est source d'émotion et pour le comédien, et pour nous, puisqu'elle est liée à l'histoire des personnages. La pièce est finalement assez poétique et pleine d'espoir, car malgré un ton de deuil, c'est une nouvelle histoire qui commence. Cette poésie là, liée tout d'abord au texte, est transmise par un jeu simple, attendrissant, parfois poignant, qui a su nous toucher sincèrement.

Lilian Lloyd signe une très bonne pièce, parfaitement équilibrée entre rire et émotion, portée au plus haut par l'excellent Francis Perrin. A voir♥ ♥ ♥

Publié dans Critiques

Vous êtes, monsieur Fau, un grand extravagant

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 18 février 2014 au théâtre de l'Oeuvre
Avec Julie Depardieu, Michel Fau, Édith Scob, Jean-Pierre Lorit, Jean-Paul Muel, Laure-Lucile Simon, Roland Menou, Frédéric le Sacripan, et Fabrice Cals.

Le Misanthrope tel qu'on le joue aujourd'hui est un homme qui certes, ne peut pas vivre en société en raison de son aversion de ses congénères, mais que l'on a quand même fini par comprendre, et on va jusqu'à le considérer comme réfléchi car conscient des hommes mauvais qui l'entourent. Ce Misanthrope-là n'est probablement pas celui qu'a créé Molière, qui était bien plus un homme fou et délirant constamment, qui ne méritait pas notre considération mais bien plus provoquait notre rire. Voilà donc le parti pris de Michel Fau en montant ce Misanthrope : le faire à l'idée de celui de Molière. Une réussite !

Rappelons brièvement l'intrigue, pour celles ou ceux qui auraient un brusque trou de mémoire. Alceste ne peut pas vivre dans cette société qui l'entoure et qu'il hait, composée d'hypocrites et misant tout sur l'apparence. Dès le début de la pièce, son caractère si particulier se fait sentir, et il se détache du reste des personnages. Cependant, c'est un homme qui se contredit sans cesse, et le paradoxe le plus important qu'il renferme est son amour pour la plus coquette et la plus mondaine des femmes, Célimène, qu'il tentera d'ailleurs de convaincre de s'exiler avec lui, loin des hommes.

Michel Fau est Le Misanthrope. Il compose un Misanthrope grotesque et ridicule, et pourtant touchant, car touché, blessé profondément par la nature humaine. On entend Molière comme rarement, et les mots qui sortent de sa bouche sont empreints d'amertume et de sincérité. Jamais je n'avais remarqué à quel point sa folie était poussée, et lorsqu'il déclame que Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte, ça n'apparaît plus seulement comme des paroles intelligentes, comme une vérité finalement naturelle, mais bien comme de la pure démence, comme s'il se plaisait à ne pas trouver ce qu'il y a de bon en chacun.

Et Michel Fau a su s'entourer des meilleurs comédiens, à commencer par celui qui interprète Philinte, son ami le plus proche : Jean-Pierre Lorit incarne... juste le meilleur Philinte qu'on puisse imaginer, au bas mot. Ce personnage est ingrat car il fait toujours face au fort caractère d'Alceste, et peut donc paraître bien simple à côté. Mais ici, quelle sagesse, quelle raison dans son discours, et quelle émotion il transmet. On l'écoute avec un plaisir qui ne s'estompe à aucun moment. Jamais ce vers : Ah ! cet honneur madame, est toute mon envie, et j'y sacrifirais et mon sang et ma vie ne m'a autant touché. Un Philinte d'exception. On pense également à Jean-Paul Muel, qui sait si bien faire la folle comme il nous l'a déjà prouvé, et à qui le rôle de l'hystérique Oronte va comme un gant.

Du côté des femmes, on est un peu moins convaincu. Mais comment réussir à soutenir la comparaison en Arsinoé, lorsque je voyais Catherine Griffoni briller dans le rôle il y a quelques mois ? Edith Scob semble trop âgée pour le rôle et la scène entre les deux femmes, qui devrait faire l'effet d'une bombe à retardement, peine à éclater. Là est le seul point négatif du spectacle. Julie Depardieu, en revanche, semble une Célimène-née : son côté légèrement excité, electrisé, qu'on lui connaît sied parfaitement au personnage et à sa mondanité, à ce désir qu'elle a de vivre et de plaire. Elle ne semble pas comprendre le mal que ressent Alceste et se plaît à lui tenir tête. Le duo fonctionne à merveille.

Par ce Misanthrope, Michel Fau nous montre non seulement son talent de comédien, mais également celui de metteur en scène. Quelle différence il y a entre un spectacle où l'on sent la main de fer du metteur en scène, et celui où les acteurs sont surtout guidés à l'instinct ! Là, on assiste à un l'accomplissement d'un travail réfléchi et intelligent : un tableau des Enfers fait office de décor durant certaines scènes, et place ainsi directement la pièce sous une dimension tragique, féroce, telle que peut l'entendre Michel Fau, qui avouait que dans le monde du théâtre, [il] se sent très seul, très à part, et que les hypocrisies, les malentendus, les malhonnêtetés [le] choquent. Cet aspect de vérité et de modernité du texte est brillamment retransmis, et c'est également grâce à l'insistance sur la folie et l'extravagance du Misanthrope qu'il parvient à faire rire. Le jeu de contraste des couleurs et de la luminosité fait également son effet : lumière comme costumes sont de couleurs qui jurent parfois, et le doré de la robe d'Arsinoé appuie son ridicule et sa fausse pureté, de même qu'Alceste, qui tente toujours de se démarquer, et grotesque dans ce costume vert, aux côté de Philinte et d'Éliante, bien plus sobres, et finalement seuls personnages qui tentent de construire véritablement quelque chose.

Michel Fau a dit : "Je redoute de devenir comme Alceste". Pari perdu monsieur Fau, car tous les soirs, le temps d'un spectacle, vous en prenez le corps. ♥ ♥ ♥

Publié dans Critiques, Oeuvre

Les singes d'une nuit d'été

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, vu le 17 février 2014 à la Salle Richelieu
Avec Martine Chevallier, Michel Vuillermoz, Julie Sicard, Christian Hecq, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Adeline d'Hermy, Elliot Jenicot, Laurent Laffite, Louis Arène, Benjamin Lavernhe, Pierre Hancisse, Sébastien Pouderoux, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Matëj Hofmann, Paul McAleer, Pauline Tricot et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz

La crainte de ne pas découvrir une Muriel Mayette inventive, délirante, un peu excentrique, enfin un metteur en scène adapté à ce genre de pièce, s'est fait sentir dès le début. En entrant dans le salle Richelieu, j'ai vu ce drap satiné qui fait office de décor durant tout le spectacle. Ce rien qui, pour le metteur en scène, fait office d'un tout ; cette première facilité qu'elle utilise durant le spectacle, première d'une longue liste - malheureusement. Je sais que la Comédie-Française fait des économies - c'est d'ailleurs pour ça que de plus en plus d'acteurs de la maison signent également des mises en scène - mais de là à se dire qu'un drap blanc permet toutes les imaginations possibles... Non. Le Songe d'une nuit d'été est une pièce féérique, et figurer la forêt par une toile blanche me semble juste être le reflet d'un manque flagrant d'idée de la part du metteur en scène.

Féérique, par son propos tout d'abord. Car oui, la pièce fait intervenir toutes sortes de personnages fantastiques issus du monde des fées : oui, du monde des fées et non de celui des singes, comme semblent le suggérer ces costumes laids et vulgaires que portent certains elfes. Féérique, car c'est un songe, un spectacle qui se doit d'être léger et enchanteur, d'avoir quelque chose d'un peu surnaturel et de merveilleux. Or on assiste plutôt à quelque chose de peu digeste car trop lourd, trop gras, trop gros. Mais laissez-moi vous expliquer...

La pièce se déroule à trois niveaux : tout d'abord, le monde des fées dont j'ai déjà un peu parlé ci-dessus. Le roi et la reine des fées, Obéron et Titania, sont en conflit car l'une possède un enfant que l'autre désire. C'est leur querelle qui créera des liens entre le monde des humains et celui des fées, car en poursuivant la reine dans la forêt, le roi tombera sur des humains, s'étant enfui d'Athènes. En effet, Hermia désire épouser Lysandre, quand son père veut la marier à Démétrius, qui l'aime et rejette Héléna pour elle. Lysandre promet à Hermia de s'enfuir avec elle, mais ils sont rejoints par Démétrius et Héléna puis trompés par les esprits de la forêt... Enfin, un troisième niveau est à considérer : celui des artisans, qui préparent une pièce pour la noce de Thésée et Hippolyta, duc d'Athènes et reine des Amazones. Parmi eux, Bottom, qui sera l'élément reliant ce dernier monde à celui des fées, par l'action de Puck, esprit malicieux et serviteur d'Obéron. Intrigue complexe donc, mais qui devrait couler facilement et sans accroc, sans lourdeur... Tâche plutôt ratée.

Et le manque de poésie se fait sentir à plusieurs reprises dans la mise en scène... A commencer par ces costumes dont j'ai déjà parlé, laids et vulgaires, en tout cas inappropriés. Que ce soit ces fées simiesques ou ces jeunes amants sortis de Carnaval, on ne comprend pas pourquoi de tels costumes ont été choisis : ils contribuent à briser le merveilleux du spectacle. Je pense aussi à ces chants un peu ridicules et qui brisent l'action, comme si la langue de Shakespeare n'était pas assez musicale en elle-même... Rajouter ces airs trop entraînants est, pour moi, une nouvelle erreur. Mais ce n'est pas tout : les facilités qu'on trouve et qui nous provoquent un rire trop gras pour le propos n'aident en rien à poétiser le tout. En fait, c'est même presque indigne et vexant pour Elliot Jenicot et Christian Hecq d'être constamment employés dans les mêmes rôles, utilisés aux mêmes fins comiques. Car c'est vrai qu'ils sont drôles : mais rire parce qu'Elliot Jenicot se gratte la fourrure ou que Christian Hecq a mal car on lui a marché sur la queue, ce n'est pas servir Shakespeare, c'est faire rire pour faire rire, car on n'a pas d'autre idée. C'est facile ! Et quelle horreur de faire une référence à Johnny Hallyday en plein milieu d'un tel texte ! Quelle honte... Voilà qui m'a sérieusement choquée. Ce Que je t'aime ! était de trop.

Cependant, on reste partagés durant tout le spectacle. Car certaines scènes sont vraiment réussies, comme celles de partage avec le public. Michel Vuillermoz et Julie Sicard, qui incarnent le duc d'Athènes et la reine des Amazones, ne sont pratiquement présents que dans le public (ils étaient juste devant moi), et jouent le jeu à fond. Ils parlent avec les autres spectateurs, se font des mamours, applaudissent, et c'est une réussite car ils sont parmis nous, c'est-à-dire qu'ils font parti du monde humain, tout en étant particuliers, car, acteurs pour nous spectateurs, car duc et reine pour nous gens du peuple. Et puis, disons-le, avoir Michel Vuillermoz à quelques centimètres de soi, c'est quelque chose ! Quelle puissance, quelle voix, quel talent ! La scène de la représentation théâtrale également - inratable de toute façon - est à mourir de rire, et on salue bien bas le grand Jérémy Lopez, remarquable Bottom, livrant une performance parfaite d'un bout à l'autre du spectacle, drôle et touchant comme il sait si bien le faire. Retenons également Benjamin Lavernhe, acteur montant du Français, et qui nous enchante à chacune de ses apparitions : à suivre ! C'est toute la troupe - ou presque - que j'aimerais encenser : Louis Arène qui est un Puck admirable, malicieux et étrange, inquiétant et attachant, dont le pas pressé et les couinements répétés marquent le passage, ou encore Suliane Brahim et Adeline d'Hermy, adorables jeunes femmes découvrant l'amour et ses lois, tantôt gaies tantôt tristes, et qui passent d'un sentiment à l'autre en un clin d'oeil. Petit bémol pour Sébastien Pouderoux, qui ne parvient toujours pas à exprimer plus d'une émotion, à changer de ton de voix - ce qui, pour un acteur, s'avère assez vite dérangeant.

C'est donc, et à mon grand regret, que je constate qu'à nouveau cette troupe sauve le spectacle, peut-être trop ambitieux pour l'administratrice du Français : le songe est mauvais, mais son jeu est bon... 

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