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150 articles avec critiques

Un petit pois parfaitement assaisonné au Studio-Théâtre

Publié le par Mordue de theatre

Critique de La Princesse au petit pois, d'Andersen, vu le 15 décembre 2014 au Studio-Théâtre
Avec Elsa Lepoivre, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, et Eliott Jenicot, dans une mise en scène d'Édouard Signolet

Pour la première fois depuis des lustres, je ne fais pas baisser la moyenne d'âge de la petite salle de la Comédie-Française. Aujourd'hui, c'est entourée de spectateurs miniatures que j'entre au Studio-Théâtre. A ceux que cela effraieraient, je vous rassure de suite : ils sont bien moins dérangeant que d'autres, ne passent pas leur temps à commenter la pièce en se croyant devant leur télé. Bien au contraire, une fois le spectacle commencé, on n'entend plus que leurs rires comme des tintements de clochette. Et pour cause.

Andersen, comme Perrault, a bercé notre enfance. Leurs contes sont toujours un plaisir à lire. La Princesse au petit pois met en scène Prince, vivant avec ses parents, Roi et Reine, dans un château où le bonheur fait la loi. Mais Prince est l'inverse d'heureux : il voudrait trouver une princesse, une vraie princesse, pour ne pas rester tout seul. Commence alors une longue quête à travers le monde, pour trouver cette vraie princesse. Il rencontrera des princesses de toutes sortes, affamées, belles mais cruelles, ou froides et bêtes. Mais pas celle qui lui fera comme un tambour dans la poitrine. Jusqu'à ce qu'une princesse toque à la porte du château où Prince est revenu désespéré...

Les acteurs incarnent à tour de rôle leur personnage principal - Roi, Reine, Prince, Princesse -, ainsi qu'un personnage que rencontre Prince sur son chemin, et celui de conteur. Mention spéciale à Eliott Jenicot, ce maître de la gestuelle, ce génie du comique : lors d'une scène d'imitation d'animaux, j'étais pliée de rire ; rarement vu un mimétisme aussi parfait. Le reste de sa prestation n'est pas moins réussi, et il est la preuve vivante que Mayette sait dénicher des perles rares. Jérémy Lopez est touchant en Prince à la recherche du bonheur, encore un peu naïf. On ne le dit pas assez, mais le comédien, découvert dans L'École des Femmes, ne cesse de nous étonner. Depuis son entrée au Français, il fait le grand écart entre Horace, Pierrot, Stan, Prince, et nous a enchanté avec Vian en mai dernier. On attend avec impatience de le retrouver en chanson dans le Cabaret Brassens auquel il participera en juin prochain. Elsa Lepoivre, quant à elle, est délicieuse entre sa Reine un peu hystérique et sa femme fatale solitudophobe,  et sait nous enchanter de sa superbe voix. Georgia Scalliet, enfin, a su nous convaincre dans les diverses princesses qu'elle incarne. La première, tout particulièrement, un peu cruche, a su parfaitement nous convaincre. A deux reprises, elle forme un très joli duo avec Jérémy Lopez qui a su nous attendrire. Un grand bravo à tous les quatre.

La mise en scène d'Édouard Signolet rend ce spectacle le plus réjouissant possible. Les passages chantés ajoutent de l'entrain au tout, déjà merveilleusement rythmé. On début en musique, avec un Cheek to cheek agréable et doux, pour finir avec une ode au petit pois reprise en coeur par les quatre comédiens à une vitesse impressionnante. Le décor, constitué de cube peints représentants les paysages, permet de laisser tout l'espace scénique aux acteurs tout en nous situant. La scène des matelas est une réussite totale - mais je n'en dirais pas plus de peur de gâcher la surprise.

On redevient enfant devant ce joli conte porté par quatre excellents comédiens. Un spectacle drôle et tout en finesse, à déguster en famille ! ♥ ♥ ♥

Le Poche en Magruscule

Publié le par Mordue de theatre

Critique des Dramuscules de Thomas Bernhard, vu le 7 décembre 2013 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Catherine Salviat et Judith Magre, dans une mise en scène de Catherine Hiegel

C'est uniquement sur des noms que le spectacle m'a attirée : Catherine Hiegel, sociétaire honoraire du Français, ex-doyenne de la Maison de Molière, et remerciée pour des raisons peu valables, est une immense actrice, et une grande metteur en scène. Ici, elle s'entoure des plus grandes, à savoir Judith Magre et Catherine Salviat, deux actrices d'expérience et de renom. Le seul nom qui m'attirait moins, dans ce spectacle, c'est celui de Thomas Bernarhd : j'avoue que je ne le connaissais que de nom, et son oeuvre ne m'attirait pas particulièrement.

Les Dramuscules qui nous sont présentés ne m'ont pas vraiment parlé, ne m'ont pas touchée. Il y est question, entres autre, de racisme.. Un premier tableau dans lequel deux femmes découvrent un corps mort dans la rue en sortant de l'Église, qui s'avère finalement être des affiches nazis, ce qui a pour conséquence de les rassurer - inquiétant ! -, un deuxième se déroulant au cimetière, deux femmes déblatérant autour d'un homme qui vient de mourir, écrasé par un Turc, source de haine chez les deux commères, et un dernier dans la maison d'un vieux couple, où la femme repasse les habits troués de son mari, policier, et qui s'est une nouvelle fois battu lors d'une manifestation qui a mal tourné. Soit, mais après ? Le racisme est omniprésent, les scènes apparemment quotidiennes, familières, regorgent de propos déplacés, dérangeant... mais la langue n'est pas convaincante. Elle ne touche pas comme elle devrait le faire. Les propos ne m'ont pas assez atteinte ; j'ai eu plutôt du mal mal à rentrer dans ces Dramuscules.

Mais j'ai tout de même pu admirer une performance d'acteur ... impressionnante. A quelques pas de moi seulement, Judith Magre, 87 ans, en paraît 15 de moins. Elle a conservé sa voix, si belle, profonde et grave, et bien qu'un peu enrhumée ce soir-là, elle était pleine de vie et interprétait avec simplicité mais exactitude cette femme aux propos, cruels pour nous, naturels à ses yeux. A ses côtés, Catherine Salviat campe une femme toujours bien d'accord avec son amie, et, si elle semble passive, ce n'est qu'une intériorisation de ses pensées les plus sombres... Qui finiront par déborder, et la faire exploser à la fin de la 2e saynète, et hurle le fond de ses pensées avec une telle vigueur qu'on sursaute de surprise. On aurait peut-être aimé plus découvrir leur complice, Antony Cochin, surtout présent lors des courtes transitions entre les scènes, comme une espèce de métalleux fou, qui finira assis devant sa télé à maugréer des "quel con !" dans son coin. 

J'aimerais dire que je n'ai rien à reprocher à la mise en scène de Catherine Hiegel. Mais je ne peux pas : un détail me turlupine. Le voici : entre la 2e et la 3e saynète, Judith Magre sort de scène pour aller changer de costume. Catherine Salviat reste donc seule, sort ses lunettes, son calepin, et commence un "quizz interactif" : elle lit des citations d'hommes politiques, écrivains... en tous les cas, de personnalités célèbres, ayant toute comme point commun un caractère raciste évident, et nous, spectateurs, devons deviner qui a dit quoi. Je n'ai vu en ce quizz, je dois l'avouer, qu'une tentative de remplissage... C'est vrai qu'on passe un bon moment, que Catherine Salviat s'amuse avec nous et se plaît à entendre des réponses farfelues : mais quel besoin d'interrompre pareillement le spectacle ? Ce n'était pas nécessaire. De plus, une des citations me semble mal choisie : elle est extraite de De l'esclavage des nègres, de Montesquieu et, effectivement, sortie de son contexte, elle paraît raciste : mais c'est à prendre au second degré. Et ça, tous les spectateurs ne le savent pas forcément - peut-être serait-il bon de le préciser, non ?

Mis à part ce détail, il faut reconnaître que la mise en scène est à la hauteur de nos espérance. L'ambiance, le cadre, sont définis dès notre entrée dans la salle du Poche-Montparnasse : en effet, c'est par une musique militaire que nous sommes accueillis. Par la suite, je pense que sa réussite réside dans la simplicité : un unique décor, mobile, pour les 3 scènes, un texte, et des acteurs, on ne cherche pas la complication ou les rires par des gestes appuyés ou des sous-entendus dans un regard. Rien que des acteurs de haut talent, faisant de leur mieux avec ce texte, pas toujours brillant.

Malgré quelques réticences devant l'oeuvre de Thomas Bernhard, c'est pour cette performance d'acteur indéniable qu'on vous conseille ces Dramuscules. ♥ ♥

Lorsque Shakespeare retrouve son intensité

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Macbeth, de Shakespeare, vu le 23 novembre 2013 au Théâtre 13 (Seine)

Avec Clément Bernot, Arny Berry, Benjamin Bur, Alexandre Cornillon, Jean-Damien Détouillon, Simon Fraud, Elodie Hatton, Elias Khadraoui, Victor Le Lorier, Audrey Sourdive, Laure Valles, et Victor Veyron, dans une mise en scène de Arny Berry

Le dernière pièce de ce cher William que nous avions vue ne nous avait pas convaincu du tout. Mais ce n'est pas à cause d'une mise en scène qu'il faut tout jeter : c'est pourquoi c'est pleine d'espoir que je suis allée voir la pièce présentée au Théâtre 13 Seine jusqu'au 15 décembre : Shakespeare raccourci, certes, mais le spectacle n'en reste pas moins intéressant...

Soyons honnêtes. Je ne connais pas Macbeth. Pourtant, il s'agit peut-être de la pièce la plus connue de Shakespeare. J'en connaissais un résumé, j'en avais une vague idée... Mais dans le détail, je m'y perdais un peu. Et même les répliques les plus répétées ne disaient que peu de choses à mon oreille. L'histoire, la voici : Macbeth s'illustre dans une bataille où s'affrontent la Norvège et l'Écosse. Lors de son retour chez lui, il fait la rencontre de trois femmes mystérieuses - sorcières ou démons - qui lui prédisent son accession au trône. Il n'est alors pas seul, et son ami Banquo entend également les dires étranges de ces femmes. Son avenir n'est pas oublié : il sera père de futurs rois. Si lui estime qu'il faut se méfier de telles prédictions, pour Macbeth, elle font leur chemin, et ça l'obsède. D'autant plus qu'il a mis Lady Macbeth au courant, et qu'elle le pousse aussi à devenir roi ...

Je ne sais pas si j'ai réellement vu le Macbeth de William Shakespeare. Le spectacle qui m'était présenté était peut-être trop coupé et ne pouvait donc que donner une représentation quelque peu atténuée de l'oeuvre de l'anglais. Mais une fois ce détail mis à part, on assistait à quelque chose de vraiment étonnant, où l'inquiétant et le fantastique se mêlaient avec brio. La mise en scène y est sûrement pour beaucoup : j'ai rarement vu, il me semble, une telle présence de la mise en scène dans un spectacle. Mais rien de trop.

La scène des sorcières est particulièrement réussie. Le fantastique dans toute sa grandeur. Les trois actrices paraissent possédées, elle se tortillent sans cesse sur la scène, portant simplement un pagne. Le noir est quasi-total, seules quelques lampes torches agitées éclairent la scène. Cela ajoute une atmosphère de mystère qui n'est pas pour déplaire. Mais on pense également à la représentation des âmes, particulièrement parlante, comme évidente : un simple drap, et des acteurs se mouvant au-dessous, et les âmes sont présentes sur scènes. On pourrait revenir ainsi sur chaque scène, sur chaque bonne idée de ce metteur en scène qui ne nous ont pas laissé de marbre. 

Un Macbeth dreadé, après tout pourquoi pas. Mais surtout un Macbeth dont l'âme torturée, coupée en deux, se ressent sur son physique : la part noire qui l'occupe, elle est là, elle brille au fond de ses yeux. Macbeth a un oeil étrange, un oeil angoissant, plus clair - belle utilisation de la lentille. Mais un seul oeil, cela frappe le spectateur : l'acteur fait peur. Et lorsque lui même prend peur devant ce qu'il fait, ce qu'il lui reste à faire, il en devient terrifiant. L'acteur, Arny Berry, a parfaitement les épaules pour porter le rôle : il est imposant en guerrier au début de la pièce, et se transforme peu à peu, en fou, en paranoïaque. La transformation est progressive et il la manie minutieusement. Chaque détail compte.

Les acteurs qu'il guide, puisqu'il est également metteur en scène, le suivent de près sur la performance. On retient, entre autres, Alexandre Cornillon en Banquo, qui jure auprès de Macbeth par son comportement raisonnable. La raison, on la lit sur ses yeux. Il entend qu'on lui promet un fils roi, et pourtant il ne veut pas y songer. Un certain combat se joue en lui, mais la part du bien gagne. Le combat intérieur, l'acteur le fait ressentir ; par des gestes, par des mimiques, ou des silences. On pense également aux trois sorcières, tout simplement géniales, ou encore à Clément Bernot, qui tire de son rôle de portier tout le comique qu'il peut, et qui permet donc quelques moments de détente entre les scènes sombres auxquelles on assiste.

Malheureusement, les coupes ont du bon comme du mauvais. Certains détails nous échappent, comme des liens de parentés, des causes de meurtre... On aurait peut-être aimé plus de présence de Lady Macbeth : le rôle a peut-être été trop coupé... Mais on ne perçoit pas assez l'influence de la femme sur le meurtrier, sur cet homme dangereux que devient Macbeth. Dans la mise en scène, c'est comme si cette folie était en lui. Mais non, il est manipulé, ne l'oublions pas ...

Un spectacle parfaitement abouti à la mise en scène recherchée. Conseillé. ♥ 

Garde-toi d’Amélie !

Publié le par Complice de MDT

Critique d'Occupe-toi d’Amélie, de Feydeau, mise en scène d’Henri Lazarini, Théâtre 14, Vu le 21 Novembre 2013
Ceci est un article écrit par une complice de MDT

« Occupe-toi d’Amélie » est la dernière pièce de Feydeau en trois actes. Seul son titre est dynamique et pétillant. Pour le reste, on y ressent une certaine usure de l’inspiration et de la technique dramatique. L’exposition est interminable, les personnages à effets sont peu renouvelés par rapport aux pièces antérieures, le dialogue est répétitif.

Pour donner du peps à cette pièce, on choisit généralement de supprimer le troisième acte, où la pantalonnade (double constat d’adultère) tire vraiment en longueur.
Henri Lazarini, lui, a choisi la version longue, et retient (piège, devrait-on dire) ses spectateurs deux heures durant devant une scène où s’agitent des acteurs à peine dignes d’une troupe de seconde zone. Sans doute a-t-il pensé que faire courir, taper du pied et crier ses comédiens était le secret du dynamisme et du rythme, et que pour le reste, une gestuelle vulgaire et quelques clins d’œil à l’actualité ajoutés au texte emballeraient le public ?
C’est peu dire que le soufflé retombe très vite : dès le début, rien ne prend, et l’on sait que rien ne prendra. Il faut pour Feydeau un metteur en scène et des acteurs qui insufflent un rythme endiablé, des effets calculés avec une précision horlogère, une folie qui emporte tout. et qui ne se relâche jamais. Il faut donc des artistes extrêmement talentueux et maîtres de leur art. On en est loin : Bernard Menez, sur le nom duquel repose la publicité du spectacle, ne se fatigue pas dans le seul rôle un peu original de la pièce : ce gendarme à la retraite qui gère la carrière de cocotte de sa fille a quelques répliques qui pourraient faire mouche avec un acteur plus investi. Frédérique Lazarini, beaucoup trop âgée pour le rôle d’Amélie, ne donne aucun relief à son personnage, et n’a rien du charme faubourien nécessaire. Marc-Henri Lamande en Van Putzeboom, personnage à accent, se contente de crier. Kevin Dargaud en maharadja se croit sur une scène de café théâtre et prolonge ses effets en espérant tirer la couverture à lui. Le reste de la distribution est à l’avenant : tous les acteurs naviguent à vue et leur abattage se réduit à des cris et galopades désordonnés, sans aucune des nuances et des ruptures de ton qui pourraient apporter quelque charme à l’ensemble.
Quand on pense au formidable « Homme et galant homme » qui a ouvert la saison du Théâtre 14, on se dit qu’il y a là une vraie erreur de programmation. Que le nom de Feydeau n’abuse pas ceux qui souhaiteraient se divertir pour les fêtes : rien de plus ennuyeux qu’un vaudeville raté et la vie est trop courte pour perdre ainsi sa soirée.

Le VaudevilLaurentdez-vous du Vieux-Colombier

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Système Ribadier, de Feydeau, vu le 16 novembre 2013 au Vieux-Colombier.
Avec Martine Chevallier, Christian Blanc, Laurent Stocker, Julie Sicard, Nicolas Lormeau, et Laurent Lafitte, dans une mise en scène de Zabou Breitman.

En entrant dans la salle du Vieux-Colombier, un premier choc. J'ai stoppé net. Sur scène, l'exacte tableau que je viens de franchir. Étrange impression que de se retrouver devant le lieu qu'on a laissé derrière soi. Devant moi donc, la rue du Vieux-Colombier et son théâtre, ses beaux immeubles, et ses bruits ambiants. La surprise passée, l'étonnement atténué, c'est l'interrogation qui prend le relais : pourquoi ? Ne viens-je pas voir Feydeau ? Me suis-je fait à nouveau entourlouper par la Comédie-Française ? Que nenni ! Tout prend sens lors du début du spectacle, quand un premier sourire s'est formé sur mon visage, et qu'il ne m'a quitté pendant les 2h suivantes seulement pour me permettre de reprendre mon souffle entre deux esclaffements. 

C'est donc tout naturellement qu'un homme entre sur scène, un chien pas loin derrière lui. Ce serait gâcher la surprise, ou du moins l'invention, que de trop détailler, alors admettez simplement que le plateau tourne, avec toute la maîtrise que l'on connaît au regretté Jean-Marc Stehlé, maître des décors, cédant alors la place au salon des Ribadier. L'action se déroule ici, dans cet appartement bourgeois. On découvre une femme d'une méfiance maladive envers son deuxième mari, le premier (Robineau) étant mort et ayant laissé derrière lui une livre contenant toutes ses techniques employées pour tromper sa femme. C'est donc pour éviter d'autres cocufiages qu'Angèle (Julie Sicard) file Eugène (Laurent Lafitte) nuit et jour. Seulement lui a son propre système, bien plus inventif que ce qu'on peut trouver dans les livres : par un talent qui lui est propre, il hypnotise sa femme et peut alors vaquer à ses occupations... Mais c'est sans compter l'arrivée de Thommereux, ancien ami de Robineau et amoureux d'Angèle, et qui va perturber l'équilibre qui régnait officiellement dans le couple ...

On retrouve donc dans cette pièce le meilleur de Feydeau, de son rythme effrené et de ses comiques de situation. Comme ça paraît facile, mais qu'est-ce qu'ils sont drôles lorsqu'ils sont bien joués ! J'ai rarement autant ri devant un Feydeau. Peut-être parce que le texte parle ici de lui-même : il n'y a aucune astuce pour faire rire en plus, aucune ruse dans la mise en scène qui n'aurait pas sa place dans la pièce. Tout y est excellent, du choix des acteurs au moindre geste qu'ils exécutent. Je parle de Martine Chevallier, divine femme de chambre à la forte poitrine et au rire si gai, tintant comme des clochettes, et qui, lorsqu'il n'en finit pas, amène de lui-même, naturellement, le rire dans la salle. Que dire de Christian Blanc, de son air constamment éberlué et de ses facéties animalières ? Julie Sicard, quant à elle, nous enchante par son air sévère qui s'éteint souvent pour laisser place à une geignardise comique à souhait ! Nicolas Lormeau, la bedaine en avant, le nez rouge, incarne le mari de la maîtresse d'Eugène, et son jeu de voix est un délice.

C'est dingue, car chaque acteur compose un personnage bien à lui, caractériel, et complètement à l'opposé des autres. Et pourtant, loin de jouer solo, on assiste réellement à un travail de troupe, qui permet les scènes les plus réussies, où l'on rit à s'en décrocher la machoire. Je pense tout particulièrement alors au jeu des deux Laurent, qui portent, en quelque sorte, le spectacle. Je suis convaincue que tout est dans le rythme. Les deux acteurs sont réglés à la microseconde ; les gestes, executés à une vitesse folle, restent d'une netteté impressionnante. Certains aspects de leurs compositions jouent aussi sur l'appréciation de leur jeu : je pense au rire bête de Ribadier qui fait dire à sa femme qu'il a l'air d'un crétin, ou des brusques changements de ton de Thommereux - la spécialité de Stocker ! - qui sont à mourir de rire. Tout est réalisé à la perfection ; je pense par exemple à l'entrée de Thommereux, remarquable, sans défaut : à peine a-t-il franchi la porte que tout l'espace lui appartient, et que les rires fusent... Et cette excellence se retrouve jusque dans le moindre détail : même hors de la maison des Ribadier, Thommereux-Stocker reste génial ! Enfin, ajoutons à cela la folie Feydeau, et l'on trouvera ça normal de voir nos deux Laurent mêlés lors d'une danse savoureuse et tordante !

Le succès, que dis-je, l'ovation ! - qui accueille le spectacle est donc pleinement mérité pour ce qui est de la troupe. Mais ce n'est pas tout ! Le tout est dirigé d'une main de maître par Zabou Breitman, qui en respectant en premier lieu le texte, a su en tirer le meilleur, et ajouter seulement après une touche personnelle en arrière plan : on pense non seulement au clin d'oeil au théâtre, flagrant dans la première scène, et qui est toujours présent en fond de scène le reste du temps, mais aussi à l'utilisation des accessoires - on n'oubliera pas l'utilisation farvelue du furêt empaillé - et la consommation entière du talent des comédiens : Stocker est un maître en gestuelle et en précision ? Il n'a de cesse de nous le montrer : mais je n'en dis pas plus ! Il faut le voir, pour le croire !

C'est 1h50 de rire pur qui nous sont proposés en ce moment au Vieux-Colombier : un Feydeau comme on les aime, élevé au plus haut par une troupe, qui, lorsqu'elle n'abuse pas de son titre de premier théâtre de France, nous prouve à nouveau qu'elle peut faire des merveilles. Courez-y ! ♥ ♥ 

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