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Un cap, pas une péninsule

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, vu le 10 mai 2014 à Théâtre de l'Odéon.
Avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, et Maud Wyler, dans une mise en scène de Dominique Pitoiset

Cyrano de Bergerac est un chef-d'oeuvre. Je pense qu'il est bon de le rappeler. C'est une pièce extraordinaire et unique, qui a été jouée de nombreuses fois, et pour laquelle nous avons tous des souvenirs impérissables. J'avoue que je trouve la mise en scène de Podalydès assez indépassable. La simplicité de mise en scène et le respect de l'oeuvre permettaient de faire vivre la poésie de la pièce. Pas d'idée en trop, pas d'ajouts par caprice : il laissait parler l'oeuvre.

Peut-être pas manque de moyens, ou d'acteurs, le metteur en scène a choisi ici d'installer Cyrano dans un hôpital psychiatrique. Avant d'expliquer pourquoi cette idée me semble être une aberration totale, je dois préciser que Cyrano de Bergerac est une de mes oeuvres préférées : j'aime sa naïveté et sa pureté, peut-être même sa candeur. C'est par curiosité totale que j'ai pris mes billets : sans a priori, sans mauvaise pensée, simplement avec en tête la question suivante : qu'est-ce qui, dans l'oeuvre, peut permettre une telle mise en scène ? Au sortir du spectacle, j'ai eu ma réponse : absolument rien.

Doit-on vraiment rappeler cette histoire mêlant avec brio des situations impossibles et pourtant évidentes, des instants d'émotions purs, et un texte d'une poésie rare ? Qui ne connaît pas le désespoir de Cyrano, cet homme à l'esprit aussi grand que son nez, amoureux de Roxane qui ne la voit pas, et reste cantonnée à la seule beauté de Christian ? Un vers pour résumer l'oeuvre : Ma vie, ce fut d'être celui qui souffle, et qu'on oublie !. Cyrano est un rôle harassant : plus de 1600 vers, des longues tirades, de véritables morceaux de bravoure - comme la scène de la tombée de la Lune. Oui mais ici, cette scène a été coupée, comme beaucoup d'autres : premier signe de la non-pertinence de cette idée d'HP ; certaines scènes ne peuvent s'y dérouler. Au lieu de se dire que, peut-être, le problème vient de ce décor étrange, le metteur en scène a décidé de couper le texte. Quelle naïveté de se croire au-dessus d'Edmond Rostand !

Le deuxième problème de cette mise en scène vient de sa laideur. La compassion qu'on devrait ressentir pour Cyrano, l'émotion face à sa situation, est d'autant plus grande que sa laideur contraste avec les autres éléments de la pièce, comme Roxane, qui est la plus belle qui soit, ou Christian qui est beau, le gredin ! ou simplement son esprit brillant. Or dans cette mise en scène, tout et tous sont laids : le décor (un hôpital n'a jamais eu la réputation d'être accueillant), les autres personnages (et leurs tocs d'internés tous plus étranges les uns que les autres), leurs costumes (tee-shirt informe et pantalon de jogging). Même Roxane n'est mise en valeur par aucun moyen. Pour moi, c'est là la preuve que le metteur en scène s'est cru plus intelligent qu'Edmond Rostand, en essayant d'enlaidir sa pièce. Heureusement qu'en tant que chef-d'oeuvre et grand classique, elle parvient tout de même à résister à cet assassin...

Et ce surtout grâce au talent de Philippe Torreton. Même dos tourné au public avant le début de la pièce, on sent qu'il a la carrure d'un grand Cyrano. Par la suite, il montre ce côté parfois bourru de Cyrano, mais aussi la puissance du personnage, sa grandeur, son esprit. Le sens du rythme de l'acteur et la précision de son jeu servent également un Cyrano vif et sans faiblesse apparente, fidèle à sa devise : j'ai décidé d'être admirable en tout, pour tout. On regrette cependant - mais j'ai mis ça sur le dos du metteur en scène - ce manque d'émotion qu'il procure. Pour moi, on lui a demandé de ne pas tomber dans le pathos, mais là, il ne laisse pas place à un seul instant sentimental. Pour un personnage aussi brisé intérieurement, ça me semble un peu contradictoire...

Le reste des acteurs est en-dessous du niveau de jeu de Torreton. Leur jeu est correct, et je pense que j'ai eu du mal à accepter leurs personnages tant ils juraient avec ce que je peux attendre de la pièce. A commencer par Roxane : enlaidie par sa robe tâchée, ses cheveux emmêlés, son teint blafard, sa diction manque de naturel et on ne croit ni à son amour pour Christian, ni à son amour pour Cyrano. Christian lui, semble fait pour le rôle : son ton morne et son regard éteint traduisent au mieux le vide intérieur de Christian, ou du moins sa faiblesse vis-à-vis des mots et de l'expression des sentiments. L'acteur incarnant Ragueneau est plutôt bien aussi, peut-être moins dans la caricature de la folie que le reste de la troupe. Mais leurs tocs, leurs manière de dévisager Cyrano, leur déplacements maladroits n'ont pas réussi à me convaincre tant je les trouve en contradiction avec la pièce.

Et pourtant, il y avait des idées de mise en scène. Lorsque Christian tente d'écrire à Roxane et que Cyrano espionne discrètement derrière son épaule, grimaçant à la vue de son écriture maladroite, ou que les l'apprentissage de Christian se traduit par des lettres accrochées à divers endroits de la scène... Ou encore cette scène du balcon revisitée sur Skype : après tout pourquoi pas ? Mais la question principale demeure : pourquoi un HP ? J'ai l'impression de me répéter ces derniers temps : des idées éparpillées ne permettent pas de monter un spectacle ! Quelques projets de scènes qui s'accorderaient bien en HP n'autorisent pas à déplacer tout Cyrano chez les fous ! Car finalement, on ne comprend pas pourquoi Cyrano est interné : rien dans la mise en scène ne l'explique, seul le décor et les tocs des personnages l'indiquent ! A aucun moment, un vers du texte semble autoriser cet abus, et on reste sur sa faim. Les vers sont beaux, l'acteur est brillant, mais ça ne suffit pas.

Pour moi, ce spectacle est un gâchis. Philippe Torreton aurait pu - aurait dû - être un Cyrano d'anthologie. Mais cette mise en scène sans intérêt empêche un plongeon total dans cette oeuvre remarquable, et ne nous laisse finalement que le goût assez fade d'un travail peu compréhensible, désordonné, décevant. 

Publié dans Critiques, Odéon

Legs ? Go !

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Legs, de Marivaux, vu le 3 mai 2014 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Bernard Menez, Valérie Vogt, Marion Bierry/Marie Réache, Gilles Vincent Kapps, Estelle Andréa, et Sinan Bertrand

Marion Bierry est un metteur en scène très oscillant : j'avais applaudi à tout rompre La Veuve qu'elle avait monté en Avignon il y a deux ans, mais je n'avais pas caché ma déception face à son Tartuffe monté sur les seuls noms de Chesnais et Brasseur. Des idées, je ne doute pas qu'elle en a. Mais dans cette nouvelle mise en scène qu'elle signe, on ne voit pas toujours où elle veut en venir : dans quel but alterner le texte de Marivaux et des sonnets de Ronsard, si ce n'est pour un plaisir auditif certain ? Une fois cette interrogation passée, cependant, on ne peut que se prendre au jeu de cette intrigue marivaudienne interprétée avec finesse et intelligence sur la scène du Poche-Montparnasse.

On reconnaîtrait Marivaux simplement en découvrant l'histoire : mêlant intrigues amoureuses et problèmes liés aux milieux sociaux, elle nous peint les obstacles élevées contre le mariage du Marquis et de la Comtesse. En effet, le Marquis est légataire d'un testament, et a reçu 600 000 francs à charge d'épouser Hortense ; dans le cas où il ne souhaiterait pas conclure le mariage, il doit lui verser 200 000 francs. Voulant rester bénéficiaire de ce legs, il joue tout de même le jeu en la demandant en mariage, tout en espérant secrètement son refus. Hortense, elle aussi éprise d'un autre homme, tente, par l'intermédiaire des valets du Marquis et de la Comtesse, Lépine et Lisette, de faire avouer le Marquis et de le faire renoncer à ce mariage, en le pressant d'avouer sa flamme à la Comtesse. Seulement les caractères bien trempés de chacun des personnages rendra la chose plus difficile, et les faux semblants sont rois. 

Il faut avouer que la mise en scène est facile : en fait, il n'y a pas grand chose. Il y a beaucoup de grandes caisses déplacées, on ne sait pas pourquoi, et beaucoup d'allées et venues, mais pas vraiment d'idée particulière, de mise en lumière de certains aspects de la pièce, de transcendance du texte. Cependant, j'ai quand même été prise dans ce spectacle gai et vivifiant : l'entrain des acteurs, le rythme du jeu, les intermèdes musicaux, le texte de Marivaux et la beauté des poèmes de Ronsard font qu'on adhère à ce spectacle, qu'on s'intéresse à leurs colères et leurs déceptions. 

Et on adhère à cette proposition tout d'abord grâce au talent comique indéniable de Bernard Menez. Il n'a qu'à ouvrir la bouche, faire un pas, regarder de côté, pour qu'un rire soulève la salle. Ses changements de tons, brusques et précis, sont excellents, et il continue cette loufoquerie jusque dans les parties chantées. J'ai retrouvé le Bernard Menez qui m'avait tant plu dans Le Gros la Vache et le Mainate, et c'était une très bonne surprise. Le reste de la distribution m'était parfaitement inconnue, et j'ai pu découvrir en Marion Bierry, le metteur en scène, une actrice de talent. Elle incarne une Hortense intelligente et parfois amère, et sa voix est de celles qu'on n'oublie pas. Le duo des valets est délicieux, et plus encore lors des parties chantées : en effet, Estelle Andréa, qui m'a d'abord un peu rebutée à cause de son jeu, a su me charmer totalement par sa voix soprano d'une maîtrise totale, se lâchant plus lors des intérmèdes musicaux. Sinan Bertrand interprète un Lépine joueur et vif, dont l'oeil malicieux s'accorde à merveille avec son rôle de valet un peu voyou. 

Finalement, ce spectacle s'apparente à une découverte du texte de Marivaux presque nu, comme si on assistait à une italienne. Avec du recul, le manque de mise en scène provoque un souvenir trop flou de ce spectacle, qui a pourtant su me ravir sur l'instant. Je continue de me questionner sur l'utilité de l'ajout des vers de Ronsard entre les scènes, qu'on distinguait du texte de Marivaux par un placement spécial des acteurs. Car si tous les poètes savent parler d'amour, Marivaux lui-même le fait tout aussi bien, avec sa langue aux distinctions et à la finesse si reconnaissables.

Pourquoi pas ? ♥ ♥