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43 articles avec comedie-francaise

Une Orgia de beauté

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, vu le 5 juillet 2014 à la Comédie-Française
Avec Eric Ruf, Éric Génovèse, Guillaume Gallienne, Christian Hecq, Gilles David, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Georgia Scalliet, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, et Sébastien Pouderoux, dirigés d'une main de maître par Denis Podalydès

Si cette saison à la Comédie-Française plantait un couteau dans le dos de Shakespeare, il n'en va pas de même avec Hugo. Après l'excellent Hernani monté par Nicolas Lormeau au Vieux-Colombier, c'est Denis Podalydès qui s'attaque à un autre monument d'Hugo : Lucrèce Borgia. On reconnaît assez vite la patte de Podalydès, à l'esthétique imposante de sa Lucrèce : rien que sur le programme distribué, les photos des différents personnages semblent être des tableaux. Et sa mise en scène est effectivement d'une beauté sans égale : composée d'excellents éléments de la troupe, et encadrée par un metteur en scène brillant, elle restitue une Lucrèce Borgia plus prise de remords que monstrueuse, plus maternelle que marâtre.

La pièce relate la fin de la vie de cette femme, qui a toujours fait le mal autour d'elle. Mais c'est sous un nouveau jour qu'on la découvre, plus tendre, plus humaine, elle semble renaître en présence de son fils. Elle dédaigne tous les hommes, sauf un, Gennaro : face à sa progéniture, le monstre baisse les armes et montre un coeur qu'on ne lui connaissait pas. Cette passion pour son fils est si importante, et refoulée, qu'elle est proche de l'inceste. Car lui ne doit pas savoir qui elle est, il ne la connaît que comme Lucrèce Borgia, meurtrière sans scrupules, et comme ses amis, il la rejette, ce qui ne fait qu'augmenter le désir ardent de Lucrèce de voir son fils, de le contempler, de lui parler, d'apprendre à le connaître.

Pour cette nouvelle mise en scène, Denis Podalydès a choisi de travestir Lucrèce Borgia et Gennaro. Je me souviens d'une interview de Gallienne dans laquelle il disait que Denis Podalydès l'avait convaincu de jouer ce rôle par ces mots : "Victor Hugo dit qu'il a écrit Lucrèce Borgia pour raconter la perle au fond de chaque monstre. C'est pour ça que je te veux toi". Et c'est exactement mon ressenti vis à vis de l'interprétation de Gallienne : ce n'est pas un homme qui joue une femme, c'est un être déchiré, vraisemblablement mauvais, mais parfois lassé de tant de haine autour de lui, qui trouve une lumière autour de lui, qui malgré tout parvient à aller vers elle, à aimer un autre être. La sensibilité de Gallienne, qui peut-être a quelque chose de féminin en lui, aide à la transformation de l'acteur : et ce n'est plus le comédien qu'on connaît que l'on voit sur scène ; bien vite, on est au-delà de la sexualité du personnage ; on est plutôt dans son âme. La composition de Gallienne est en accord avec cette approche de l'oeuvre : mettant moins en avant l'inhumanité du personnage, mais bien plus, justement, la perle au fond de lui. Le regard tendre et caressant, la démarche délicate, la voix légèrement transformée, il campe une Lucrèce repentie et presque attachante. Et l'objet de ses attentions est d'autant plus convaincant qu'il est interprété par la si géniale Suliane Brahim. Je me demandais ce qu'elle allait pouvoir faire de ce rôle de flis, jeune garçon des rues, légèrement voyou, au grand coeur. Loin d'imposer au personnage une puissance virile trop importante, elle lui confère sensibilité, intelligence, et finesse, qui siéent à merveille à ce jeune homme dynamique et subtile. Ainsi la comédienne illumine le plateau de son élégance, de sa souplesse, et de ses airs garçonniers délicatement ajoutés à la composition. Un jeu impressionnant - décidément, l'actrice ne cesse de me surprendre.

Mais ces deux acteurs ne sont pas les seuls joyaux de cette distribution de qualité. J'ai découvert un Eric Ruf nouveau : l'acteur, interprétant Don Alfonse, mari oublié de Lucrèce, a fait un tel travail de composition, que jusqu'à sa voix, je ne perçois plus rien du Ruf que je connaissais. La démarche maladroite et le visage âbimé d'un vieil homme usé par le temps autant que par sa femme, l'air profondément triste, il est un Don Alfonse absolument exceptionnel : oscillant entre désir de vengance, désir du retour de sa femme, il semble même avoir des accès de bonté, brefs, lorsque ses yeux s'éclairent à l'entente d'un mot, d'un son d'espoir. Cette direction d'acteur précise s'étend jusqu'à celui qu'on voit trop souvent mal dirigé : Christian Hecq. Ici, il n'est pas laissé la bride lâché à ses clowneries incessantes. Son talent est dosé, et il apporte à Gubetta, le confident parfois grotesque de Lucrèce, une bouffonnerie légère et contrôlée, qui permet des rires beaucoup plus francs, et ainsi, n'alourdit pas l'oeuvre.

Cependant, il est clair que le spectacle manque d'émotion. Je doute que cela soit dû à l'art de l'acteur, mais bien plus au texte d'Hugo qui, aux instants les plus dramatiques, tend à revenir vers quelque chose de grotesque : ainsi, j'aimerais voir comment, à l'instant suprême de la pièce, lorsque Lucrèce tente de faire comprendre à Gennaro qu'elle est sa mère, par ces mots : "Le même sang coule dans nos veines, Gennaro ! Tu as eu pour père Jean Borgia, duc de Gandia !", Gennaro lui répond : "Votre frère ! Ah ! Vous êtes ma tante ! Ah ! Madame !" qui, immédiatement, brise toute atmosphère tragique régnant jusqu'ici, en provoquant le rire du spectateur. Par quel miracle de mise en scène peut-on sublimer cette réplique ? Ainsi, malgré tout l'art et la beauté déployées dans la mise en scène, je n'ai pas réussi à être émue, à mon grand dam, et c'est là peut-être le seul défaut de ce spectacle, par ailleurs superbe.

Le spectacle est d'une beauté absolue. Le sens de l'esthétique, aucun doute, Denis Podalydès le possède. Et l'entrée en scène de Lucrèce Borgia en est la preuve : sur une scène suffisamment éclairée pour recréer une atmosphère de nuit noire presque inquiétante, Lucrèce Borgia paraît. Le torse nu, la démarche presque indolente, c'est un fantôme presque sans vie qui s'avance vers nous. Au fur et à mesure de sa progression, on ajoute des planches sous ses pas pour qu'elle continue sa lente avancée vers le bord de scène. Enfin, elle s'arrête et se vêt devant nous : le personnage prend vie et, l'air lasse, prend enfin la parole. Cette scène est d'une perfection absolue sur tous les plans, que ce soit la lumière, le style, les gestes de l'acteur ou les émotions de son visage. C'est un moment de temps suspendu comme je les apprécie tant au théâtre, et comme Denis Podalydès a le don d'en créer.

Un véritable bijou pour les yeux, brillant d'esthétique, de grâce et d'élégance, mais avec un petit pincement au niveau du coeur, qui reste un peu vide. Malgré tout, un grand moment de théâtre.  ♥ 

Un Hernani superbe et généreux

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Hernani, de Victor Hugo, vu le 20 juin 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Catherine Sauval/Coraly Zahonero, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Nicolas Lormeau, Félicien Juttner, et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Nicolas Lormeau

"Vieillard stupide ! Il l'aime !" scande Hernani à Don Ruy Gomez de Silva lorsque celui-ci laisse Dona Sol aux mains du roi. Pour la stupidité, ou du moins la bétise, je plaide coupable aussi, puisque je dédaignais le théâtre d'Hugo avant de voir ce spectacle. Sa poésie, grandiose certes, ses romans, des chefs-d'oeuvre, mais son théâtre, c'était pour moi quelque chose de trop foisonnant, avec trop de personnages, des intrigues mêlées à d'autres, et trop de vers pour finalement peu de choses. Que nenni ! Si on peut les trouver certes un peu trop longues, les pièces de théâtre d'Hugo n'en restent pas moins brillantes, et c'est ce qu'a montré ce spectacle : habilement remanié par Nicolas Lormeau, c'est un Hugo bien plus digeste qu'on a pu découvrir au Vieux-Colombier, pour notre plus grand plaisir.

L'histoire telle que nous la présente Nicolas Lormeau est donc simplifiée, par la coupe d'une partie du texte, et l'absence volontaire de plusieurs personnages : tout est fait de manière à centrer l'histoire sur les rivalités amoureuses entre Hernani, Don Ruy Gomez de Silva, et Don Carlos, roi d'Espagne. Tous trois se disputent Dona Sol, la nièce de Don Ruy Gomez de Silva, qu'elle doit épouser. Mais elle aime et est aimée d'Hernani, un bandit d'Espagne, un rebelle à l'autorité royale, qui plus que tout souhaite assassiner le roi pour venger son père. Alors lorsque, au début de la pièce, ces trois prétendants se rencontrent, la confrontation est tendue. Par la suite, alors qu'Hernani est banni, Don Ruy Gomez de Silva lui offre l'hospitalité, et laisse naïvement sa nièce aux mains du roi, qui la désire. C'est alors qu'Hernani et l'oncle de Dona Sol se retrouveront tous deux contre le roi, qui détient donc la jeune femme, et qu'Hernani offre sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, en échange d'une certaine liberté, nécessaire à tuer le roi.

Moins de personnages, plus de simplicité, c'est sans doute le mot d'ordre de Nicolas Lormeau pour sa première mise en scène. Et cela commence par un plateau nu sur la scène du Vieux-Colombier : là où généralement s'étalent de beaux décors qui nous ravissent les yeux, on ne découvrait ici qu'un simple parterre en béton, et de part et d'autre, les gradins de spectateurs. Cette disposition, inhabituelle, et que je n'avais rencontrée jusqu'ici que lors de Peer Gynt au Grand Palais, ne m'a pas paru indispensable, mais était employée avec rigueur, ne privilégiant aucun des deux côtés de la scène. A cette simplicitié de décor, cette diminution du nombre de personnages, s'ajoutent une coupe du texte de façon à éviter les longueurs et les lourdeurs, et à ne garder que la trame dramatique principale, à savoir le trio des amants. A cette forme de dépouillement intelligent s'ajoute le talent des acteurs, et ce mélange signe la réussite du spectacle.

A commencer par Félicien Juttner. Le jeune pensionnaire, sous-employé au Français, révèle ici tout son talent. Il est un Hernani jeune et vigoureux, de la rancune au coeur et un air de vengeance sur le visage : une forme de haine mêlée à un certain banditisme se devine dans son allure. Mais tout disparaît lorsqu'il regarde Dona Sol - et on se demande bien quelle illusion lui permet d'adopter alors un air amoureux, une démarche douce et une voix plus calme, car l'actrice qu'il a en face de lui semble tout sauf attirante : l'éternelle voix lasse et agaçante de Jennifer Decker, son air monotone, son ton crispant, avec quelque chose d'inadapté à la scène, comme une lourdeur dans la présence, une phrase trop traînante, un jeu désagréable. 

Mais - heureusement - le reste de la distribution est à la hauteur de notre héros romantique : Bruno Raffaelli est un Don Ruy Gomez de Silva puissant et sensible, qui donne une profonde humanité à ce personnage, un homme finalement brisé et damné, dont la fracture intérieure n'est qu'une partie sous-jacente de lui-même, un côté refoulé, écarté, qui parviendra finalement à reprendre le dessus. Jérôme Pouly est, quant à lui, un roi tout d'abord imposant et fier, et par la suite noble et généreux, dont l'évolution, la maturité, se lisent sur son visage : son monologue autour du tombeau de Charlemagne est soutenu sans être grandiloquent. Coraly Zahonero et Nicolas Lormeau enfin, qui complètent la troupe, sont exemplaires dans leurs rôles, dont la partition est plus réduite que les quatre autres acteurs.

Pour moi, Jennifer Decker a souvent été un obstacle à l'appréciation des pièces. Ici, j'ai réussi à franchir mon antipathie pour son jeu, et ai pu apprécier entièrement la pièce, la troupe, la mise en scène. Et, pour preuve, cette marque de mon enthousiasme : lorsqu'Hernani donne sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, il lui donne son cor en lui disant qu'au moindre son de l'instrument, il accourra pour mourir. Et lorsque dans la dernière scène, Hernani et Dona Sol sont enfin réunis, on entend le cor, 4 ou 5 fois. On voit alors Hernani s'agiter dans tous les sens, d'abord ne voulant pas y croire, puis désespéré. Durant 2 coups de cor, je n'ai pas compris, et puis soudain, sa promesse à Don Ruy Gomez de Silva m'est revenue : et les larmes, d'un coup, ont coulé. Une amertume envers Don Ruy Gomez de Silva qui venait tout gâcher, une envie de sauver Hernani, d'appeler du secours : la magie du théâtre fonctionnait.

S'il y a un comédien de la troupe qui peut prétendre au titre de metteur en scène, c'est Nicolas Lormeau. Un Hernani à ne rater sous aucun prétexte. ♥ ♥ ♥

IagOthello

Publié le par Mordue de theatre

Critique d'Othello, de Shakespeare, vu le 26 avril 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Alain Lenglet, Céline Samie, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Bakary Sangaré, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, et Pauline Méreuze, dans une mise en scène de Léonie Simaga

La tendance était à Shakespeare cette année au Français. Après le massacre d'Hamlet par Dan Jemett et Le Songe sans idée ni poésie de Muriel Mayette, c'est à Léonie Simaga qu'on confie la troisième mise en scène du grand Bill. Après ces échecs successifs dans les mises en scène de l'auteur anglais, j'avoue que j'appréhendais un peu le spectacle et que je trainais les pieds en me rendant au Vieux-Colombier. Mais mon premier pressentiment était le bon : Léonie Simaga, sociétaire du Français, grande tragédienne et femme d'une intelligence indéniable, n'a pas reproduit les erreurs de ses prédecesseurs : elle nous propose un Othello bien ficelé, plutôt simple mais pertinent et conforme à l'oeuvre, et synonyme d'une bonne soirée au Vieux-Colombier. J'aurais même parlé d'un excellent Othello si la seule limite du spectacle n'avait pas été Bakary Sangaré, l'acteur interprétant le rôle titre.

Othello est autre. Voilà, je pense, le fondement de la pensée de Léonie Simaga sur la pièce. Il est autre tout d'abord parce qu'il est un noir dans un pays de blancs. Il le dit lui-même : je ne parle pas votre langage, et les mots résonnent d'autant plus fort lorsqu'ils sont prononcés par un acteur noir. Mais Othello n'est pas qu'un Maure à Venise. Il est un homme fou d'amour pour Desdemone, la fille d'un grand patricien vénicien, qu'il a épousée en secret. Il est un grand soldat respecté, et c'est pour cela d'ailleurs qu'il n'est pas puni de cet hymen caché. La puissance du soldat se mèle à son coeur d'homme lorsqu'il apprend de Iago que sa femme le trompe avec Cassio, un de ses fidèles amis : oui mais voilà, il ment et Cassio est honnête, mais Iago hait Othello plus que tout autre être et souhaite sa chute. Le plan diabolique qu'il monte pour anéantir Othello et l'amener jusqu'à tuer sa femme est l'oeuvre d'un homme malin et bas, sans doute l'un des plus grands démons du théâtre. Dans cette mise en scène, le personnage est au moins aussi soigné que l'est celui d'Othello, et, il faut le dire, bien plus réussi.

La première scène est très bien pensée. Plongée dans l'ombre, on devine et on découvre les différents personnages. On les distingue un peu, sauf un, Othello, aussi noir que la nuit. Seule sa voix, puissante, permet de le différencier de la pénombre. Mais bien vite, on comprend que, en lumière ou non, on n'observera pas beaucoup d'expressions différentes sur le visage de Bakary Sangaré, ce qui constitue une première limite de son jeu. De plus, je dois avouer que je n'ai pas été ému du tout par sa manière de jouer, bien trop monotone à mon goût, ce qui pour Othello est dérangeant : déclamer sur le même ton son amour pour Desdémone ou des ordres à ses soldats peut s'avérer gênant. Cependant, il faut reconnaître que Bakary Sangaré prend son rôle à coeur et avec humilité, donnant beaucoup de lui-même : les problèmes de diction qu'on lui reprochait avant n'ont plus lieu d'être ici, et s'il ne parvient pas à émouvoir, il choisit un autre parti qui est celui de la puissance, qu'il maintient durant toute la pièce : faute d'être l'amant, il est le soldat.

Comme je le disais plus haut, un autre personnage est traité avec une attention particulière : il s'agit de Iago, le démon ennemi d'Othello. Le rôle a été confié à Nâzim Boudjenah : la distribution m'avait ravie, et son jeu m'a totalement convaincue. Il n'est pas un Iago profondément noir et effrayant, mais il est plus nuancé : guidé sauvagement par la haine, il est présenté comme un impuissant notoire, malin et manipulateur certes, mais pas dans la finesse et l'intelligence : à voir certaines de ses réactions, comme ses grimaces sur le corps d'Othello lorsque celui-ci est en crise d'epilepsie, c'est le côté bas du personnage qui est accentué : il est profondément laid moralement et c'est ce que nous montre avec talent Nâzim Boudjenah. Il a dans sa manière de dire le texte quelque chose qui rend sa haine réelle, comme si elle venait des tripes, et qu'elle prenait vie en lui. Ses regards vers Othello sont tantôt francs tantôt emplis d'amertume, et il joue la manipulation avec brio. C'est un immense Iago dont je ne saurais décrire toutes les subtilités et que je conseille vivement de voir.

Bien que la partition d'Elsa Lepoivre en Desdemone soit relativement restreinte, sa présence seule amène la douceur absente du plateau. Ses yeux baissés, son air soumis, augmentent encore la puissance dégagée par Othello. La douceur et la candeur qu'elle dégage augmentent encore la fureur de ce dernier, et notre incompréhension de spectateur lorsqu'il ne la croit pas : son crime est d'autant plus horrible d'attaquer une âme aussi vertueuse. Céline Samie, en Emilia, femme de Iago, a su parfaitement me convaincre dans l'hystérie qui suit la mort de Desdémone. Jérôme Pouly campe un Cassio honnête et droit, avec la douceur dans la voix, et de la confiance dans le regard, si bien que seul un aveuglement total d'Othello par Iago peut le conduire à douter de son fidèle ami, Cassio. Laurent Natrella est un Roderigo imbécile à souhait, rapide et précis, tant dans la diction que dans le geste. Le reste de la distribution suit cette excellence et ce talent des comédiens-Français.

J'ai parlé plus haut d'une mise en scène simple, c'est-à-dire que contrairement au Misanthrope vu il y a quelques jours, rien n'est ajouté au texte : c'est en cela un spectacle pur. La traduction est parfois crue, bien différente des belles traductions, peut-être trop chichiteuses, qu'on peut entendre habituellement, mais elle colle bien à cette ambiance très réaliste créée sur le plateau, et au vouloir de Shakespeare - à en croire les connaisseurs, il aurait en réalité une langue bien plus directe que ce qu'on traduit souvent... Les décors, grands et imposants au début de la pièce, se disloquent pour ne laisser que des hauts escaliers par la suite : impressionnants comme toujours au Français, ils manquent peut-être un peu d'invention. L'ambiance sombre est soulignée par de rares musiques rappelant des airs africains par le tam-tam, mais surtout appuyant l'ambivalence d'Othello, qui finira par pencher d'un côté.

On sent vraiment une poigne de fer derrière chacun des personnages, bien dessinés ; une direction d'acteur réfléchie et fine, le fruit de la pensée riche et intelligente de Léonie Simaga. Si on oubliera peut-être Othello, c'est un grand Iago qui restera dans les mémoires. ♥ ♥

A force de recherche on peut être blâmable

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Misanthrope de Molière, vu le 22 avril 2014 à la Salle Richelieu 
Avec Yves Gasc, Éric Ruf, Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Georgia Scalliet, Adeline d'Hermy, Louis Arene, Benjamin Lavernhe, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Pauline Tricot, Matëj Hofmann, Paul McAleer, et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Clémend Hervieu-Léger

C'est au moins le troisième Misanthrope présenté dans les salles parisiennes cette saison. Nouvelle mise en scène, nouvelle vision du texte : des trois Misanthrope vus cette année, pas un n'adoptait le même point de vue. Ici, le célèbre texte de Molière, confié à Clément Hervieu-Léger, comédien de la troupe, est étrangement interprété jusqu'à aller parfois contre le sens instinctif du texte, c'est-à-dire que les actes vont à l'encontre des paroles prononcées par les personnages : à croire que Clément Hervieu-Léger, à l'instar d'Alceste lui-même, pour qui :

Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire;
Il prend toujours en main l'opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un.

a désiré renier l'interprétation qu'on fait du texte aujourd'hui pour tenter de briller par la nouveauté : seulement voilà, pour cela, il faut une idée qui ait du poids, une véritable pensée sur la question, pas simplement des petites idées éparpillées par-ci par-là. C'est en cela que la mise en scène d'Hervieu-Léger ne tient pas la route : elle manque de substance, ou du moins elle n'a pas réussi à mettre en valeur le fond de sa pensée.

Et ce n'est pas le seul élément du spectacle qui manque de fond : à commencer par Alceste, interprété par Loïc Corbery : l'acteur n'est pas capable d'émotion. Je l'avais découvert dans La Grande Magie ; il jouait alors un valet, et il était très bon. Il est vif, énergique mais manque terriblement d'intériorité. Ainsi, passé ce genre de rôle, j'ai a rarement été convaincue : seule son interprétation de Christian, personnage devant être creux, a su m'intéresser. Mais que ce soit en Perdican, en Dom Juan, ou en Alceste, on retrouve toujours la même chose, à savoir un véritable manque de profondeur dans le jeu : sa voix vocalisée, sa diction forcée et fausse, ses regards toujours dans le vide, ses intonations répétitives, pleines de tics, ses déplacements rapides et sans finesse, sont autant d'éléments qui ne font pas de lui un jeune premier. Seulement voilà, pour Clément Hervieu-Léger, Loïc Corbery est la perle. Allez comprendre : Alceste semble faux et manque de naturel : il est comme une création ratée, alors même que le rôle appelle à un homme authentique et franc.

A ses côtés pourtant, les acteurs sont tous excellents. A commencer par Eric Ruf, magnifique Philinte, qui joue avec profondeur et intelligence, contrastant avec la légèreté accablante de son ami. Son jeu dépasse celui de son partenaire, et cela s'entend rien qu'à leur rire : celui de Ruf, juste et convaincant surpasse celui, artificiel et sonnant faux, de Corbery. Ce décalage des jeux ne donne que plus d'importance et d'intérêt au rôle de Philinte, trop souvent en retrait, et qui apparaît réellement ici comme le modèle à suivre : homme sage et respectable, bien plus fréquentable que le gamin odieux qu'il doit supporter. Georgia Scalliet est une Célimène tout à fait honorable, le personnage, délicat et rarement bien interprété, est ici poussé dans une véritable méchanceté, tout en conservant les doutes et les nuances de la femme qu'est Célimène. Bien que la voix de l'actrice nous rebute toujours, il faut avouer que son interprétation est faite avec talent, dans les scènes d'ironie et de rosserie autant que celles de tendresse : tantôt émouvante tantôt mauvaise, l'actrice parvient à nous étonner et nous convaincre. Les deux marquis enfin, interprétés par les jeunes Louis Arene et Benjamin Lavernhe, sont délicieux. Sans en faire trop dans la fatuité, ils sont toalement convaincants et donnent la consistance que méritent ces deux rôles, travaillés avec soin. On retient tout particulièrement Benjamin Lavernhe, qu'on aimerait voir en Alceste un jour.

Cependant, le talent des acteurs du Français, on le connaît. Ce qu'on commence à oublier sur cette même scène, par contre, c'est une mise en scène intelligente et intéressante, guidée par une idée proposée par le texte lui-même, sans détails accrocheurs ou moments sans intérêts. C'est sans doute là l'erreur de Clément Hervieu-Léger : d'avoir voulu faire trop de petits détails, sans penser à l'aspect global de la pièce. On perd l'intérêt de l'oeuvre à force de ces allées et venues de serviteurs ajoutés, de ces manteaux enlevés et remis 15 fois par scène, de ce désir de vouloir en faire plus que le texte, en rajouter, encore et toujours... Ou de cette musique inapproprié que joue Alceste au piano et qui revient entre chaque acte : la tension qui devrait se faire ressentir est gommée par cet air enfantin, inutile. Toutes ces éléments accessoires gomment les idées plus générales qui ont pu être celles d'Hervieu Léger vis-à-vis du texte. On pense par exemple à cette vision nouvelle du caractère d'Arsinoé, non plus ironique mais honnête et franche dans sa visite à Célimène pour lui annoncer ce qui se dit sur elle. Après tout pourquoi pas ? On attendant de Florence Viala un jeu ironique à souhait, on n'a eu que franchise et, il faut le dire, déception. Car la scène n'en est plus comique du tout, et l'on perd encore le peu d'enthousiasme qui nous attachait au spectacle. De même, la scène d'Oronte et de son sonnet est bien moins drôle que ce que j'ai pu voir dans d'autres spectacles, malgré l'excellent Serge Bagdassarian. Ce qui ressort de ce spectacle, c'est la volonté du metteur en scène d'expliquer chacun des actes des personnages, de placer l'histoire dans un contexte précis (Célimène sort de son deuil, on lui apporte des robes neuves, on ôte les housses qui recouvraient les meubles...), de romaniser la pièce de Molière, de le tchkekhoviser : nous faire sentir la durée du temps qui passe, les pensées des personnages, les sentiments qui les animent et les guident.

Mais cet effort de placer l'histoire dans le temps est maladroit, car il se traduit en ennui pour le spectateur, en scènes qui s'étirent, infinissables. On pouvait d'ailleurs penser que le spectacle était voué à l'échec dès la première scène : en effet, l'entrée dans l'oeuvre est ratée. La pièce, qui doit commencer in medias res, débute par les cent pas d'Alceste, seul. Comment imaginer que le ton d'une conversation entre Philinte et Alceste est en train de monter alors que ce dernier est seul ? Et le reste de la scène s'allonge, on perd la vivacité du texte de Molière, et le rythme, qui devrait s'établir, est absent.  Un sentiment s'installe qui sera présent durant une bonne partie du spectacle : celui d'un moment long, voire interminable.

On aurait aimé adhérer à cette vision qui, sans doute, plus dépouillée, aurait donné un Misanthope intéressant. Dommage. 

L'île des acteurs, une mise en scène déserte

Publié le par Mordue de theatre

Critique de L'Île des esclaves, de Marivaux, vu le 9 mars 2014 au Studio-Théâtre
Avec Catherine Sauval, Stéphane Varupenne, Nâzim Boudjenah, Jérémy Lopez et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Benjamin Jungers

Cela fait partie des nouvelles rigueurs budgétaires du Français : ne plus faire venir des grands metteurs en scène reconnus, mais en dénicher de nouveaux dans la maison. Sauf que voilà, n'est pas metteur en scène qui veut. Et c'était peut-être un trop grand pari pour Benjamin Jungers que de s'attaquer à une oeuvre de Marivaux pour sa première mise en scène dans la maison. Manque d'idée, manque de mise en scène, et manque de direction d'acteur : ces derniers sont laissés en roue libre, et on ne parvient pas à saisir toute la portée de la pièce.

C'est la première fois que je voyais L'Île des esclaves, et j'avoue être déçue. J'aime beaucoup Marivaux, et je n'ai pas eu l'impression de découvrir un de ses textes : en fait, on ne l'entend pas. L'histoire a pourtant un aspect politique dont l'impact n'a pas entièrement disparu aujourd'hui : Iphicrate et Arlequin, un maître et son valet, viennent d'échouer sur une île, de même qu'Euphrosine et Cléanthis. Cette île, c'est L'Île des esclaves, sur laquelle les rôles maître-valet sont inversés : Iphicrate prendra donc la place d'Arlequin, et vice-versa. Tout cela sous le regard de Trivelin, qui gère les arrivées et les inversions sur l'île. La pièce est courte, mais ce n'est pas une raison pour la jouer à toute vitesse. 

On ne rentre pas dans l'histoire, on ne rentre pas dans ce jeu-là. Et eux-même ne semblent pas y croire. J'aime énormément Stéphane Varupenne, c'est un excellent acteur, mais il ne semblait pas savoir où aller et comment construire son personnage d'Iphicrate. Et cela allait de même pour ses partenaires. Le duo Catherine Sauval - Jennifer Decker ne fonctionnait pas, et ce pour plusieurs raisons ; la première est due à leur différence d'âge, qui fait qu'on ne parvient pas à croire en ce duo. La seconde est causée par le jeu des différentes actrices : Catherine Sauval, qui interprète le rôle ingrat d'Euphrosine, possède une partition réduite par rapport à ses partenaires, et elle ne parvient pas à faire décoller son personnage, à la rendre intéressant ou attachant. Jennifer Decker est égale à elle-même, c'est-à-dire bien loin d'être transcendante, la voix monocorde, le jeu sans surprise. De plus, elle débite son texte à une vitesse telle qu'on ne parvient parfois pas à la suivre : son morceau de bravoure, sur la description de sa maîtresse, est raté. On sourit parfois, mais sa prestation reste un échec dans l'ensemble. On regrette de penser la même chose pour Nâzim Boudjenah, qui sait pourtant si bien nous ravir en général. Là, malgré le fait qu'il ait la rigueur et l'autorité nécessaire pour endosser le rôle de Trivelin, il enchaîne vraiment trop vite les répliques, comme pour se débarrasser de son texte, si bien qu'on ne sait finalement plus ce qu'il pense. De la distribution, seul Jérémy Lopez semble se détacher : il est un Arlequin drôle et taquin, réjouissant de tant de joie de vivre, sensible envers son maître, touchant de tant de naturel. Il est le seul comédien de la distribution qui parvient à donner un corps et une âme à son personnage. 

Je continue de me demander quelles indications de mise en scène Benjamin Jungers a pu donner à ses comédiens. Seuls les décors semblent provenir d'une véritable idée, et c'est peut-être le seul détail de mise en scène qui a su me convaincre : en effet, les grands draps qui ornent la scène rappellent les voiles d'un bateau, transformés par la suite en hamac pour simuler l'Île, puisque la scène du Studio-Théâtre ne peut fournir qu'un petit espace, difficilement décorable.

Pas essentiel. Le metteur en scène était sans doute trop benjamin pour s'attaquer à la pièce. Mais pour le texte, même si on ne l'entend pas assez, et pour les acteurs, même s'ils ne sont pas à leur top niveau : 

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