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150 articles avec critiques

Une Orgia de beauté

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, vu le 5 juillet 2014 à la Comédie-Française
Avec Eric Ruf, Éric Génovèse, Guillaume Gallienne, Christian Hecq, Gilles David, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Georgia Scalliet, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, et Sébastien Pouderoux, dirigés d'une main de maître par Denis Podalydès

Si cette saison à la Comédie-Française plantait un couteau dans le dos de Shakespeare, il n'en va pas de même avec Hugo. Après l'excellent Hernani monté par Nicolas Lormeau au Vieux-Colombier, c'est Denis Podalydès qui s'attaque à un autre monument d'Hugo : Lucrèce Borgia. On reconnaît assez vite la patte de Podalydès, à l'esthétique imposante de sa Lucrèce : rien que sur le programme distribué, les photos des différents personnages semblent être des tableaux. Et sa mise en scène est effectivement d'une beauté sans égale : composée d'excellents éléments de la troupe, et encadrée par un metteur en scène brillant, elle restitue une Lucrèce Borgia plus prise de remords que monstrueuse, plus maternelle que marâtre.

La pièce relate la fin de la vie de cette femme, qui a toujours fait le mal autour d'elle. Mais c'est sous un nouveau jour qu'on la découvre, plus tendre, plus humaine, elle semble renaître en présence de son fils. Elle dédaigne tous les hommes, sauf un, Gennaro : face à sa progéniture, le monstre baisse les armes et montre un coeur qu'on ne lui connaissait pas. Cette passion pour son fils est si importante, et refoulée, qu'elle est proche de l'inceste. Car lui ne doit pas savoir qui elle est, il ne la connaît que comme Lucrèce Borgia, meurtrière sans scrupules, et comme ses amis, il la rejette, ce qui ne fait qu'augmenter le désir ardent de Lucrèce de voir son fils, de le contempler, de lui parler, d'apprendre à le connaître.

Pour cette nouvelle mise en scène, Denis Podalydès a choisi de travestir Lucrèce Borgia et Gennaro. Je me souviens d'une interview de Gallienne dans laquelle il disait que Denis Podalydès l'avait convaincu de jouer ce rôle par ces mots : "Victor Hugo dit qu'il a écrit Lucrèce Borgia pour raconter la perle au fond de chaque monstre. C'est pour ça que je te veux toi". Et c'est exactement mon ressenti vis à vis de l'interprétation de Gallienne : ce n'est pas un homme qui joue une femme, c'est un être déchiré, vraisemblablement mauvais, mais parfois lassé de tant de haine autour de lui, qui trouve une lumière autour de lui, qui malgré tout parvient à aller vers elle, à aimer un autre être. La sensibilité de Gallienne, qui peut-être a quelque chose de féminin en lui, aide à la transformation de l'acteur : et ce n'est plus le comédien qu'on connaît que l'on voit sur scène ; bien vite, on est au-delà de la sexualité du personnage ; on est plutôt dans son âme. La composition de Gallienne est en accord avec cette approche de l'oeuvre : mettant moins en avant l'inhumanité du personnage, mais bien plus, justement, la perle au fond de lui. Le regard tendre et caressant, la démarche délicate, la voix légèrement transformée, il campe une Lucrèce repentie et presque attachante. Et l'objet de ses attentions est d'autant plus convaincant qu'il est interprété par la si géniale Suliane Brahim. Je me demandais ce qu'elle allait pouvoir faire de ce rôle de flis, jeune garçon des rues, légèrement voyou, au grand coeur. Loin d'imposer au personnage une puissance virile trop importante, elle lui confère sensibilité, intelligence, et finesse, qui siéent à merveille à ce jeune homme dynamique et subtile. Ainsi la comédienne illumine le plateau de son élégance, de sa souplesse, et de ses airs garçonniers délicatement ajoutés à la composition. Un jeu impressionnant - décidément, l'actrice ne cesse de me surprendre.

Mais ces deux acteurs ne sont pas les seuls joyaux de cette distribution de qualité. J'ai découvert un Eric Ruf nouveau : l'acteur, interprétant Don Alfonse, mari oublié de Lucrèce, a fait un tel travail de composition, que jusqu'à sa voix, je ne perçois plus rien du Ruf que je connaissais. La démarche maladroite et le visage âbimé d'un vieil homme usé par le temps autant que par sa femme, l'air profondément triste, il est un Don Alfonse absolument exceptionnel : oscillant entre désir de vengance, désir du retour de sa femme, il semble même avoir des accès de bonté, brefs, lorsque ses yeux s'éclairent à l'entente d'un mot, d'un son d'espoir. Cette direction d'acteur précise s'étend jusqu'à celui qu'on voit trop souvent mal dirigé : Christian Hecq. Ici, il n'est pas laissé la bride lâché à ses clowneries incessantes. Son talent est dosé, et il apporte à Gubetta, le confident parfois grotesque de Lucrèce, une bouffonnerie légère et contrôlée, qui permet des rires beaucoup plus francs, et ainsi, n'alourdit pas l'oeuvre.

Cependant, il est clair que le spectacle manque d'émotion. Je doute que cela soit dû à l'art de l'acteur, mais bien plus au texte d'Hugo qui, aux instants les plus dramatiques, tend à revenir vers quelque chose de grotesque : ainsi, j'aimerais voir comment, à l'instant suprême de la pièce, lorsque Lucrèce tente de faire comprendre à Gennaro qu'elle est sa mère, par ces mots : "Le même sang coule dans nos veines, Gennaro ! Tu as eu pour père Jean Borgia, duc de Gandia !", Gennaro lui répond : "Votre frère ! Ah ! Vous êtes ma tante ! Ah ! Madame !" qui, immédiatement, brise toute atmosphère tragique régnant jusqu'ici, en provoquant le rire du spectateur. Par quel miracle de mise en scène peut-on sublimer cette réplique ? Ainsi, malgré tout l'art et la beauté déployées dans la mise en scène, je n'ai pas réussi à être émue, à mon grand dam, et c'est là peut-être le seul défaut de ce spectacle, par ailleurs superbe.

Le spectacle est d'une beauté absolue. Le sens de l'esthétique, aucun doute, Denis Podalydès le possède. Et l'entrée en scène de Lucrèce Borgia en est la preuve : sur une scène suffisamment éclairée pour recréer une atmosphère de nuit noire presque inquiétante, Lucrèce Borgia paraît. Le torse nu, la démarche presque indolente, c'est un fantôme presque sans vie qui s'avance vers nous. Au fur et à mesure de sa progression, on ajoute des planches sous ses pas pour qu'elle continue sa lente avancée vers le bord de scène. Enfin, elle s'arrête et se vêt devant nous : le personnage prend vie et, l'air lasse, prend enfin la parole. Cette scène est d'une perfection absolue sur tous les plans, que ce soit la lumière, le style, les gestes de l'acteur ou les émotions de son visage. C'est un moment de temps suspendu comme je les apprécie tant au théâtre, et comme Denis Podalydès a le don d'en créer.

Un véritable bijou pour les yeux, brillant d'esthétique, de grâce et d'élégance, mais avec un petit pincement au niveau du coeur, qui reste un peu vide. Malgré tout, un grand moment de théâtre.  ♥ 

Ah ! Quelles belles miches-elle a, cette cantatrice !

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Récital emphatique de Michel Fau, vu le 4 juillet 2014 au Théâtre de l'Oeuvre
Avec Michel Fau, dans une mise en scène de Michel Fau

Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'acteurs en France capables d'executer une telle performance : prendre le corps d'une femme, chanteuse de surcroît, le temps d'un spectacle, ce n'est pas un talent donné à tous. J'ai bien sûr pensé à Olivier Py et sa si géniale Miss Knife : mais là, si l'art se ressemble, la manière est différente : c'est quelque chose de bien plus grotesque que nous présente Michel Fau. Grotesque, mais jamais vulgaire, jamais honteux : juste ce qu'il faut pour soulever la salle d'un rire commun et long d'1h30.

Lorsqu'il entre, il est transformé. Une robe flashy, une perruque adéquate, un port et un maintien de diva, et la métamorphose complétée par une gestuelle et une voix transformées par l'acteur. C'est d'abord une longue danse qui commence, dans laquelle Michel Fau, déjà complètement dans le personnage, se donne corps et âme dans une chorégraphie farfelue et annonçant le ton du spectacle : du second degré total ; Michel Fau assumera totalement son travestissement et jouera de sa féminité sans honte. La précision des gestes, du rythme - toujours en accord avec le piano -, des expressions de son visage - jamais les mêmes -, sont impressionnantes. Après cette danse effrenée et déjà de beaux moments de rigolade, Fau entame Samson et Dalila : qui d'autre interpréter que Dalila elle-même ? Avec ce même talent qu'il dévoilait lors des danses, il soulève des rires dans la salle lors de ses différentes parties chantées.

Et l'artiste a plus d'une corde à son arc : après cette entrée en matière plus que réjouissante, il enchaîne avec Phèdre. "Mon mal vient de plus loin" est certes une tirade bien connue, mais livrée par Fau, elle n'est plus la même. Successivement déclamée à la Sarah Bernhardt, puis comme dans un mauvais boulevard, ensuite à la manière dont on parlait au XVIIe siècle, et enfin style mauvaise actrice, jeune et débutante (hilarante). La salle est conquise : personnellement, j'avais déjà un sourire vissé sur mon visage depuis une bonne dizaine de minutes : sourire qui ne disparaîtra pas avant la fin du spectacle.

Fort de son succès, après plusieurs fous rires généraux dans la salle, après une parodie de Duras intitulée Mékon B4, et un air bien reconnaissable du Carmen de Bizet, voilà que Michel Fau se met à la "variétoche". Tout d'abord, il nous offre ce numéro que certains connaissaient déjà après un passage chez Ruquier : cette chanson de Zaz, extrêmement engagée politiquement, qui nous parle de la fracture sociale. Hilarant. Et comme les rappels ne cessent pas, il repart de plus belle : de Starsky et Hutch à Comme un ouragan, Michel Fau semble prendre autant de plaisir à s'approprier les chansons que le spectateur à l'écouter.

Un spectacle déjanté et délirant : Michel Fau a su emporter toute la salle avec lui. Bravo. ♥ ♥ ♥

Publié dans Critiques, Oeuvre

La Troupe du Théâtre du Soleil fait Mnouch'

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Macbeth, de Shakespeare, vu le 27 juin 2014 au Théâtre du Soleil
Avec la Troupe du Théâtre du Soleil, dans une mise en scène d'Ariane Mnouchkine

Bien sûr, je connaissais de réputation le Théâtre du Soleil. Je savais que, quelque part dans le Bois de Vincennes, un théâtre peuplé d'irréductibles artistes résiste encore et toujours à l'influence de notre société actuelle. A la Cartoucherie demeure ce Théâtre du Soleil, une utopie créée par Ariane Mnouchkine, l'accomplissement de toute une vie. Mais imaginer ce Théâtre n'est finalement pas concevable : il faut le voir pour le croire. Pour moi, cette soirée passée au Théâtre du Soleil sera inoubliable, tant par l'accueil qui nous est fait que par le spectacle grandiose qu'on peut y voir.

Déjà au moment de réserver, on sent qu'on se frotte à quelque chose de spécial. Là-bas, tout est fait par les artistes, et tout est artisanal, presque archaïque : pas de site internet, il faut attendre qu'un des membres de la troupe réponde à votre appel pour espérer obtenir une place. Et le parcours pour obtenir sa place n'est pas fini : les placement étant libre, c'est premier arrivé premier servi : deux tableaux représentant la salle attendent les spectateurs devant le théâtre : chacun décollera l'autocollant symbolisant sa place, et l'ajoutera à son billet. Alors seulement il sera prêt à entrer.

L'attente n'est pas trop longue, le cadre est agréable : dans cette douce soirée d'été, on se plaît à s'asseoir dans l'herbe, la tête levée vers le ciel, et à apprécier le calme et la sérénite ambiante : on se sent hors du monde. Même pas de réseau internet sur mon portable : plus rien ne m'atteint. Ici, il n'y a plus que l'art : La vie est là, simple et tranquille.

Et la magie commence. Sur la porte qui nous sépare de la salle du Théâtre du Soleil, les trois coups sont tapés par Ariane Mnouchkine en personne. Les traditions, elle y tient. C'est elle qui, tous les soirs, accueille les spectateurs dans ce lieu unique. Mais avant de passer dans la salle de spectacle, c'est une autre salle qui s'offre à nous : un immense buffet sur notre gauche, et des tables rondes disposées un peu partout ; nous sommes ici pour nous rassasier avant le spectacle. Les plats qui nous sont proposés ont été entièrement cuisinés par les artistes de la troupe, et nous sont d'ailleurs servis par eux, en tenue de soirée, le sourire aux lèvres : ici, la convivialité et la bonne humeur sont de mise. 

On entre enfin dans la salle de spectacle du Théâtre du Soleil. Les gradins, séparées en deux en leur centre, font face à la scène, sur laquelle un voile fait office de rideau. Au milieu des gradins se trouve un couloir qui conduit tout droit aux coulisses - coulisses qui, d'ailleurs, sont visibles par le public, grace à des trous ingénieusement découpés dans le rideau qui les cache. Les sorcières de Macbeth apparaîtront un peu avant le début du spectacle, on les verra s'agiter derrière le voile, l'atmosphère s'installera peu à peu dans la salle, et cette ambiance quelque peu féérique, incomparable, en tout cas extraordinaire, qui sied à merveille à ce Shakespeare, sera présente plus de 3h durant, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Je crois que je me suis tellement prise au jeu de ce monde utopique que ce serait blasphémer que de détailler seulement le jeu de certains acteurs - d'en mettre seulement certains sous le feu des projecteurs. Alors pour ce qui est du jeu, je me contenterai de dire qu'il est différent de celui que je peux voir d'habitude - quelque chose de plus instinctif, de plus naturel, moins dans l'intellectualisation des personnages que sur d'autres scènes. Mais ce jeu, pour moi nouveau, peut-être plus dans une certaine forme d'agressivité du comédien, d'incarnation très réaliste et parfois brutale, m'a totalement conquise. Les comédiens s'approprient avec brio les différents personnages Shakespearien et pas un n'est en reste : la Troupe dans toute sa splendeur.

Et tout ceci ne serait pas sans le génie d'Ariane Mnouchkine. C'est elle qui porte ses comédiens, c'est grâce à elle que le spectacle est si réussi. Je pense à son travail pour le Théâtre du Soleil, bien sûr, mais également à celui qu'elle accomplit en tant que metteur en scène. Elle transpose son Macbeth dans un monde contemporain malgré tout intemporel, c'est-à-dire qu'on y voit des marques de modernité - elle joue beaucoup sur l'importance de la presse, de la rapidité des informations liée au développement des nouvelles technologies, ou de la violence de la guerre due aux armes modernes dévastatrices - mais le mythe de Macbeth reste, et il y a quelque chose d'épique dans sa façon de dessiner ses personnages. Les différentes scènes se succèdent sous forme de tableaux, et les changements à vue participent à la rapidité et à l'intensité de l'action, à son irreversibilité. Chaque nouveau décor est un délice pour les yeux : on est face à un champ de bataille, puis à une roseraie au parfum dévastateur, à une salle de bal, ou à une chambre d'enfant successivement, sans désordre aucun, sans se perdre lors du changement de décor. On assiste parfois à des objets si ressemblant qu'on croirait des vrais : comme ses chevaux impatients, qui s'agitent au fil du texte, et qu'on finit par croire parfaitement intelligents au point d'appuyer l'avancée de l'argumentation. On assiste également à des scènes qui resteront marquées à vie en nous - en tout cas en moi - comme la scène du bal, où Macbeth voit apparaître le spectre de Banquo, son ancien ami dont il a commandé la mort. La scène est tout d'abord merveilleuse et époustouflante pour les yeux, et elle vite assez vite au cauchemar avec une précison prodigieusement intelligente dans la disposition dans la scène. Tout est parfaitement pensé, créé, manipulé. Ariane Mnouchkine signe un Macbeth incomparable, présenté dans un cadre incontestablement hors du commun.

Le Théâtre du Soleil, ou comment s'évader de ce monde l'espace d'une soirée. Du grand Art. ♥ ♥ ♥

Un Hernani superbe et généreux

Publié le par Mordue de theatre

Critique de Hernani, de Victor Hugo, vu le 20 juin 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Catherine Sauval/Coraly Zahonero, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Nicolas Lormeau, Félicien Juttner, et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Nicolas Lormeau

"Vieillard stupide ! Il l'aime !" scande Hernani à Don Ruy Gomez de Silva lorsque celui-ci laisse Dona Sol aux mains du roi. Pour la stupidité, ou du moins la bétise, je plaide coupable aussi, puisque je dédaignais le théâtre d'Hugo avant de voir ce spectacle. Sa poésie, grandiose certes, ses romans, des chefs-d'oeuvre, mais son théâtre, c'était pour moi quelque chose de trop foisonnant, avec trop de personnages, des intrigues mêlées à d'autres, et trop de vers pour finalement peu de choses. Que nenni ! Si on peut les trouver certes un peu trop longues, les pièces de théâtre d'Hugo n'en restent pas moins brillantes, et c'est ce qu'a montré ce spectacle : habilement remanié par Nicolas Lormeau, c'est un Hugo bien plus digeste qu'on a pu découvrir au Vieux-Colombier, pour notre plus grand plaisir.

L'histoire telle que nous la présente Nicolas Lormeau est donc simplifiée, par la coupe d'une partie du texte, et l'absence volontaire de plusieurs personnages : tout est fait de manière à centrer l'histoire sur les rivalités amoureuses entre Hernani, Don Ruy Gomez de Silva, et Don Carlos, roi d'Espagne. Tous trois se disputent Dona Sol, la nièce de Don Ruy Gomez de Silva, qu'elle doit épouser. Mais elle aime et est aimée d'Hernani, un bandit d'Espagne, un rebelle à l'autorité royale, qui plus que tout souhaite assassiner le roi pour venger son père. Alors lorsque, au début de la pièce, ces trois prétendants se rencontrent, la confrontation est tendue. Par la suite, alors qu'Hernani est banni, Don Ruy Gomez de Silva lui offre l'hospitalité, et laisse naïvement sa nièce aux mains du roi, qui la désire. C'est alors qu'Hernani et l'oncle de Dona Sol se retrouveront tous deux contre le roi, qui détient donc la jeune femme, et qu'Hernani offre sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, en échange d'une certaine liberté, nécessaire à tuer le roi.

Moins de personnages, plus de simplicité, c'est sans doute le mot d'ordre de Nicolas Lormeau pour sa première mise en scène. Et cela commence par un plateau nu sur la scène du Vieux-Colombier : là où généralement s'étalent de beaux décors qui nous ravissent les yeux, on ne découvrait ici qu'un simple parterre en béton, et de part et d'autre, les gradins de spectateurs. Cette disposition, inhabituelle, et que je n'avais rencontrée jusqu'ici que lors de Peer Gynt au Grand Palais, ne m'a pas paru indispensable, mais était employée avec rigueur, ne privilégiant aucun des deux côtés de la scène. A cette simplicitié de décor, cette diminution du nombre de personnages, s'ajoutent une coupe du texte de façon à éviter les longueurs et les lourdeurs, et à ne garder que la trame dramatique principale, à savoir le trio des amants. A cette forme de dépouillement intelligent s'ajoute le talent des acteurs, et ce mélange signe la réussite du spectacle.

A commencer par Félicien Juttner. Le jeune pensionnaire, sous-employé au Français, révèle ici tout son talent. Il est un Hernani jeune et vigoureux, de la rancune au coeur et un air de vengeance sur le visage : une forme de haine mêlée à un certain banditisme se devine dans son allure. Mais tout disparaît lorsqu'il regarde Dona Sol - et on se demande bien quelle illusion lui permet d'adopter alors un air amoureux, une démarche douce et une voix plus calme, car l'actrice qu'il a en face de lui semble tout sauf attirante : l'éternelle voix lasse et agaçante de Jennifer Decker, son air monotone, son ton crispant, avec quelque chose d'inadapté à la scène, comme une lourdeur dans la présence, une phrase trop traînante, un jeu désagréable. 

Mais - heureusement - le reste de la distribution est à la hauteur de notre héros romantique : Bruno Raffaelli est un Don Ruy Gomez de Silva puissant et sensible, qui donne une profonde humanité à ce personnage, un homme finalement brisé et damné, dont la fracture intérieure n'est qu'une partie sous-jacente de lui-même, un côté refoulé, écarté, qui parviendra finalement à reprendre le dessus. Jérôme Pouly est, quant à lui, un roi tout d'abord imposant et fier, et par la suite noble et généreux, dont l'évolution, la maturité, se lisent sur son visage : son monologue autour du tombeau de Charlemagne est soutenu sans être grandiloquent. Coraly Zahonero et Nicolas Lormeau enfin, qui complètent la troupe, sont exemplaires dans leurs rôles, dont la partition est plus réduite que les quatre autres acteurs.

Pour moi, Jennifer Decker a souvent été un obstacle à l'appréciation des pièces. Ici, j'ai réussi à franchir mon antipathie pour son jeu, et ai pu apprécier entièrement la pièce, la troupe, la mise en scène. Et, pour preuve, cette marque de mon enthousiasme : lorsqu'Hernani donne sa vie à Don Ruy Gomez de Silva, il lui donne son cor en lui disant qu'au moindre son de l'instrument, il accourra pour mourir. Et lorsque dans la dernière scène, Hernani et Dona Sol sont enfin réunis, on entend le cor, 4 ou 5 fois. On voit alors Hernani s'agiter dans tous les sens, d'abord ne voulant pas y croire, puis désespéré. Durant 2 coups de cor, je n'ai pas compris, et puis soudain, sa promesse à Don Ruy Gomez de Silva m'est revenue : et les larmes, d'un coup, ont coulé. Une amertume envers Don Ruy Gomez de Silva qui venait tout gâcher, une envie de sauver Hernani, d'appeler du secours : la magie du théâtre fonctionnait.

S'il y a un comédien de la troupe qui peut prétendre au titre de metteur en scène, c'est Nicolas Lormeau. Un Hernani à ne rater sous aucun prétexte. ♥ ♥ ♥

Merlin : toutes les cordes de Lear

Publié le par Mordue de theatre

Critique du Roi Lear, de William Shakespeare, vu le 24 mai 2013 au Théâtre de la Ville
Avec Serge Merlin, Pauline Bayle, Andrew Bennett, Magali Bonat, Olivier Borle, Paterne Boungou, Clément Carabédian, Philippe Duclos, Philippe Dusigne, Christophe Maltot, Mathieu Petit, Clara Simson, Philippe Sire, Julien Tiphaine, Vincent Winterhalter, et Marc Zinga, dans une mise en scène de Christian Schiaretti

Dans son Petit lexique amoureux du théâtre, Philippe Torreton écrit, à l'article Shakespeare : "Voir Dieu". De même, à l'article "Dieu", il écrit "Voir Shakespeare". Je ne comprenais pas. Mais c'est comme si je n'avais jamais vu Shakespeare, avant. Et pourtant, cette année, l'auteur n'a pas cessé d'être joué. Mais c'est comme si chacune des mise en scène restait en surface, comme si aucune n'atteignait réellement le fond de la chose. Comme si Christian Schiaretti, Serge Merlin, et le reste de la troupe avaient tout éclairé.

Le Roi Lear, c'est l'histoire d'un vieil homme qui offre à chacune de ses filles une part de son royaume après avoir décidé de quitter ses fonctions. C'est pourquoi, au début du spectacle, il réunit ses filles Goneril, Régane et Cordélia, ainsi que les maris des deux premières, le duc d'Albany ainsi que Cornouailles, et il leur tient le discours suivant : il réservera la plus large part de son royaume à celle qui lui témoignera le plus grand amour. Ses deux filles aînées lui assurent alors qu'il est l'amour de leur vie, et récoltent chacune la moitié de son royaume, après que la plus jeune a simplement affirmé que son père a tout son amour, mais qu'une moitié de celui-ci sera réservée un jour à son mari. Piqué au vif, Lear déshérite sa fille et la chasse de son royaume. Outré par cette décision, le comte Kent s'oppose alors au roi et tente de lui montrer son erreur, ce qui contribue à l'agacement de Lear qui le bannit également de son royaume, suite à quoi il annonce qu'il vivra alternativement entre les royaumes de sa première et sa seconde fille, lui ainsi que ses quelques chevaliers. Cordélia, quant à elle, règnera sur la France sans jamais revoir son père. Mais comme la simplicité est rarement de mise chez Shakespeare, une autre intrigue a lieu parallèlement : le comte de Gloucester a deux fils, un légitime, Edgar, et l'autre pas, Edmond. Edmond est ambitieux et pour atteindre son but, pour obtenir l'héritage de son père, il ira jusqu'à trahir frère et père, et forcera Edgar à quitter le royaume, ce qu'il fera. Mais ni Kent ni Edgar ne quitteront réellement le royaume : l'un comme l'autre seront présents durant toute la pièce, déguisés, changés. L'amour filial, la folie, la vieillesse, la mort sont autant de thèmes abordés dans ce chef-d'oeuvre de Shakespeare. 

Merlin. Serge Merlin. Le Roi, Merlin. Qui d'autre que Serge Merlin, ce vieux fou, cet acteur de génie, cet homme qui incarne plus qu'il ne joue, ce comédien qui semble hors du temps, qui ne semble pas être soumis aux mêmes lois de la gravité que nous, qui d'autre que l'immense Serge Merlin pour incarner ce roi Lear, ce vieil homme dévasté lorsqu'il n'entend pas les mots qu'il aimerait de la bouche de Cordélia, ce roi qui devient fou sous nos yeux - fou, ou simplement vieux ? -, qui d'autre qu'un acteur de cet acabit, de cette expérience, pour interpréter la fin de la vie d'un roi ? Il transcende le rôle de Lear. Il réinvente le mot de "jeu". Il y a des personnalités comme ça, chez les acteurs, c'est inexplicable. Il se transforme sur scène, d'abord la puissance d'un roi, puis la fragilité d'un vieil homme. Sur scène, on ne voit que lui, malgré l'excellente troupe qui l'entoure. 

Et ils sont excellents. A commencer par le comte de Kent, incarné par Vincent Winterhalter. Il faut une carrure pour incarner un homme aussi loyal, noble et fidèle, aussi droit et intelligent que Kent. Et ce comédien a dans le regard quelque chose d'honnête, il a des airs de gentilhomme, des tendances chevaleresques. Il respire la sincérité, et il devient dans ce spectacle comme un pilier sûr, un homme de confiance, un personnage à qui on peut s'accrocher et dont on sait qu'on peut lui faire confiance. Il devient pour nous ce qu'il était aux yeux du roi. Un personnage suit cette attitude loyale, c'est le comte de Gloucester. Mais pour lui, c'est plutôt une évolution qu'on constate : celle d'un homme qu'on croyait bas et qui s'avère d'une honnêteté imparable. Cette évolution lente aux yeux du spectateur, Philippe Duclos l'incarne avec talent.

Et comme la fausse noblesse est aussi de mise dans ce spectacle, l'hypocrisie d'Edmond est magistralement interprétée par Marc Zinga : de la droiture dans le regard mais un sourire diabolique, il apparaît alternativement comme un ange puis un démon. Suivant le personnage à qui il s'adresse, il change de visage avec une habileté et une facilité digne des plus grands. Il apporte à ce personnage de la noirceur, une forme de haine et de jalousie, mais aussi une profonte humanité. Ce n'est pas seulement un grand méchant Shakespearien, c'est un homme, plus que tout. Enfin, il y a les filles de Lear. Elles me rappellent d'abord les soeurs de Cendrillon, puis elles vont plus loin encore dans la cruauté. Elles glacent les mots de Shakespeare, elles ont sur leur visage une gentillesse mal feinte que seul l'amour d'un père peut parvenir à ignorer. Magali Bonat comme Clara Simpson donnent vie aux rôles de Régane et Goneril. Pauline Bayle enfin, a la jeunesse et l'innocence de Cordélia sur son visage. L'insouciance, la naïveté, et la pureté se reflètent dans ses regards et ses gestes. 

Mais un spectacle ne peut-être parfait si l'un des trois piliers manque : troupe, texte, mise en scène. Et ici, je pense qu'il fallait un esprit clair pour mettre en scène brillamment plus de 3h d'un texte sublime - certes - mais difficile, de Shakespeare. La réussite de Schiaretti vient sûrement de son approche simple et précise du texte : il le rend limpide. Il n'y ajoute aucun artifice, aucun complément, aucune trouvaille qui ne vienne pas du texte. En guise de décor, une salle ronde et des portes. Pour figurer les différents lieux de l'action, de la terre et de la paille viennent s'ajouter au sol. Seules les lumières semblent traduire la pensée du metteur en scène : en mettant en valeur un certain détail, on laissant la scène dans l'ombre ou en l'illuminant jusqu'à nous aveugler. En jouant sur un certain clair-obscur, on passe d'un esprit droit à celui d'un homme machiavélique. Ce spectacle nous donne à voir Shakespeare comme une évidence, et c'est évidemment lié au talent de metteur en scène de Schiaretti.

Troupe, décor, texte. Shakespeare, Schiaretti, Merlin, Winterhalter, Duclos, Zinga, et tous les autres : c'est grâce à l'alliance de leurs différents talents que le spectacle donné au Théâtre de la Ville est grandiose. Un Shakespeare inoubliable, porté au plus haut par une troupe, sublimé par un homme qui semble prendre autant de plaisir à incarner ce rôle qu'un enfant à se déguiser. Un homme dont la vie semble se passer, finalement, sur scène. ♥ ♥ ♥

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