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43 articles avec comedie-francaise

C'est beau, c'est brillant, c'est grandiose, que dis-je c'est grandiose, c'est ex-cep-ti-on-nel !

Publié le par Mordue de theatre

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Critique de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, vu le 2 juillet 2013 à la Salle Richelieu

[ Avec Véronique Vella / Anne Kessler / Julie Sicard, Cécile Brune / Nelly Pulicani, Sylvia Bergé / Carine Goron, Éric Ruf / Loïc Corbery, Éric Génovèse / Stéphane Varupenne, Bruno Raffaelli / Jérôme Pouly, Christian Blanc / Sébastien Pouderoux, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Michel Vuillermoz, Andrzej Seweryn, Hervé Pierre, Nicolas Lormeau, Gilles David, Nâzim Boudjenah, Adeline d'Hermy / Marion Malenfant, Samuel Labarthe, et Pierre Hancisse ]

Cyrano de Bergerac est un des personnages les plus connus du répertoire français, je pense n'apprendre rien à personne en disant cela. Ni en rappelant l'immense interprétation de Daniel Sorano dans le film de Claude Barma. Ou celle de Gérard Depardieu. Mais peut-être que je vais vous faire découvrir, par cet article, le spectacle qui se joue actuellement au Français, et - mais ce serait me vanter - peut-être vous donner envie de réserver, le plus rapidement possible, pour l'un des plus beaux spectacles de la saison.
Est-ce nécessaire de rappeler le propos de la pièce ? Le panache de Cyrano n'est-il pas connu partout dans le monde ? Le rôle est des plus lourds, puisqu'il compte plus de 1600 vers. Mais il n'en faut pas moins pour saisir la portée dramatique du personnage, qui se dévoile tout au long de la pièce, grandit et monte en puissance, jusqu'à mourir seul, de manière si dérisoire face à l'ampleur de son humanité, à son dévouement et son âme profondément bonne. Car Cyrano aime Roxane, mais il est laid et elle ne le voit pas. Elle n'a d'yeux que pour Christian, qui lui est jeune et beau. Mais l'esthétique ne fait pas tout, et lui est dénué de toute aisance à manier les mots. Devant elle, il ne sait que dire. Alors pour la séduire, il va trouver sa complémentarité chez Cyrano, qui écrira les mots qu'il dira pour sa belle ... Tout en passant sa vie à l'aimer en secret. Si c'est l'amour qui anime essentiellement l'âme de Cyrano, la pièce regorge de tirades brillantes et magnifiques, de la tirade du nez aux sept moyens d'aller sur la Lune, en passant par les plus belles déclarations d'amour pour la belle Roxane ...
Pour servir un texte si riche, et si beau, la mise en scène se doit d'être exemplaire. Autant dire que Denis Podalydès est tout à fait à la hauteur. On entend tous les vers, leur grâce et leur noblesse résonnent dans le théâtre, sublimés par un silence religieux. Rarement silence aussi pieux au Français, événement à souligner. La réussite de Podalydès réside en un service parfait du texte, c'est-à-dire que tout est utile et rien n'est de trop. La mise en scène est poétique à souhait, portant au plus haut la finesse des paroles prononcés. Les décors ne sont pas trop lourds, toujours utilisés à bon escient, de même que cette vidéo en début de spectacle. Moi qui me fais parfois qualifier de "réac" à cause de ma réticence devant la modification des textes, j'avoue que le remaniement de Podalydès est simple, modeste et intelligent. Le début de la pièce, qui nous présente l'entrée dans un théâtre d'un père et son fils, est ici un hommage aux grand acteurs du Français. L'ajout est court et ne dérange rien par la suite, mais il fallait y penser. Et puisque Denis Podalydès signe aussi la distribution, on ne peut que s'incliner.
Lorsqu'on le voit, il paraît évident que Michel Vuillermoz est taillé pour ce rôle. Sa noblesse d'âme se reflète dans ses regards bienveillants, mais il sait également prendre cet air fou lorsqu'il débite à toute vitesse des vers tout en combattant ses adversaires. Tout comme on lit l'amour intense dans ses yeux lorsqu'il s'adresse à Roxane dans cette sombre nuit. Plusieurs masques qu'il s'octroie puis ôte sans difficulté, tout en déployant sa partition impressionnante et si dense avec une facilité presque déconcertante. Que c'est agréable de l'entendre dire ces vers si connus, transcendés par une âme réelle, entièrement possédé par son personnage ! Voilà un Cyrano d'anthologie, un Cyrano à qui l'on n'a rien à redire, car il est tout simplement parfait. Mais il faut dire que feindre l'amour pour Roxane est chose plus aisée quand c'est Françoise Gillard qui l'interprète. Moi qui la croyais trop âgée pour la rôle, elle m'a complètement bluffée. Sur scène, avec maquillage et perruque, elle paraît 20 ans de moins. Et surtout, son interprétation est excellente ; j'ai redécouvert la grâce et la naïveté de ce personnage. Elle n'est pas, comme Cyrano, ancrée dans la pièce, c'est-à-dire qu'elle la survole, n'apparaissant que pour parler de son amour pour Christian. Mais ces instants sont magiques, car son amour est tellement puissant qu'on aimerait qu'elle ne se trompe pas. Mais tout le côté plus dramatique du personnage se dévoile dans la scène finale ; pour qui ne la connaîtrait pas, je dirai simplement que j'ai pleuré d'un bout à l'autre ... Françoise Gillard incarne superbement la légèreté durant toute la pièce, puis soudain quelque chose s'éclaire, elle comprend et tout s'effondre ... Son visage se durcit brusquement et le regret comme le remords tordent soudain ses traits.
J'avais vu il y a quelques années Christian par Éric Ruf. Lorsque j'ai appris que ce serait Loïc Corbery qui interpréterait le rôle de cet amant à la faible faconde, j'avoue avoir été déçue. Et puisque le temps est aux aveux, je me confesse ici : il était, au même titre que ses camarades, parfait. Tout particulièrement dans la scène précédent le balcon, son manque de répartie est si crédible qu'il en paraît encore plus pitoyable. Il s'énerve contre lui-même et durant toute la pièce, se bat contre sa conscience qui l'encouragerait plutôt à avouer la supercherie à Roxane. Cette bataille intérieure qui le ronge jusqu'à la mort est parfaitement perceptible dans le jeu sans défaut de l'acteur. Parmi les prétendants de Roxane, on trouve aussi De Guiche, un homme assez antipathique, qui se transformera au fil de la pièce, et impeccablement interprété par Andrzej Seweryn, sociétaire honoraire. Malgré sa beauté, il parvient à être repoussant par un ton dédaigneux et des manières déplaisantes. Puis soudain, un peu de son âme s'éclaire et l'on en vient à apprécier le personnage. L'acteur est imposant et puissant, d'une présence indéniable, et le retournement de situation se fait avec brio.
J'aimerais continuer, tous les décrire, mais il n'y aurait alors plus aucune surprise. Rapidement alors, mentionnons que la perfection se répand jusqu'aux personnages à partition moins importante. Le plus bel exemple est peut-être celui du capucin, personnage que l'on voit tout au plus 3 minutes, et que Gilles David interprète à merveille. Il respire alors la crédulité, la naïveté, et la profonde gentillesse, et le personnage n'en est que plus comique. Il faut être très attentif pour reconnaître Véronique Vella ou Sylvia Bergé, changeant de personnages comme de costumes tout au long de la pièce, se transformant entièrement pour incarner des opposés. Et puis Hervé Pierre, adorable Ragueneau ... qui vient m'offrir une tartelette amandine dans la scène correspondante !
Bon, le choix est simple. Au Français, une des plus grandes pièces du répertoire se joue actuellement. Elle est portée par des comédiens brillants, qui se donnent corps et âme durant plus de 3 heures. Oui mais, n'y croyez pas trop à ces 3 heures, car lorsque le Français connaît le succès, il a ce pouvoir de raccourcir le temps, et j'ai eu l'impression de ne rester assise qu'une petite demi-heure. Ah oui, car à la fin j'étais debout, pour saluer la prestation de ces comédiens de génie, applaudissant à tout rompre pendant 10 bonnes minutes.

On pourrait dire bien des choses en somme ... Mais je me contenterai, sur un ton admiratif et complètement comblée, de vous conseiller de courir voir ce nez avant qu'il ne se casse ...  ♥ 

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Accord parfait sous la Pyramide

Publié le par Mordue de theatre

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Critique du Cabaret Boris Vian, vu le 8 juin 2013 au Studio Théâtre

[ Avec Véronique Vella, Cécile Brune, Florence Viala, Françoise Gillard, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Stéphane Varupenne et Jérémy Lopez, dirigés par Serge Bagdassarian ]

Quel plaisir de retrouver un de ces Cabarets que monte le Français chaque année. Cette fois, c'est autour d'un seul auteur que se focalise le spectacle ; je vous le donne en mille : Boris Vian, auteur-compositeur plutôt inconnu de moi, qui l'associais surtout à ses romans, comme L'Écume des Jours ou L'Arrache-Coeur. Pas forcément ma tasse de thé d'ailleurs, parfois trop original, mais qu'importe, j'ai confiance dans les Cabarets présentés à la Comédie-Française, et je trépignais d'impatience depuis plusieurs semaines. Impatience légitime, et récompensée ce soir par ces superbes comédiens.
L'idée vient de Serge Bagdassarian. Séduit par l'écriture de Vian, rapide, parfois drôle, ou encore excentrique, il a voulu monter le spectacle à l'image du style de l'auteur : pressé  d'écrire, pressé par la mort, et par l'envie de vivre. Cet empressement rend à merveille. Le seul bémol, c'est qu'à cause de cela, le spectacle passe peut-être trop vite ! J'aurais pu rester à les écouter pendant plusieurs heures encore.
Malgré cette rapidité, jamais vitesse et précipitation ne sont confondues. Tout est très bien ficelé, chaque détail est travaillé, chaque chanson parfaitement maîtrisée. Les comédiens comme les musiciens se donnent à fond et semblent prendre un réel plaisir à partager leurs chansons avec nous. On regrette peut-être la présence de ces énormes micros ... Micros, d'accord, mais on doit bien trouver quelque chose de moins voyant ? Enfin, ce n'est qu'un détail technique. On retrouve des comédiens-chanteurs que l'on connaît bien et qu'on apprécie déjà, et on en découvre de nouveaux ... Pour notre plus grand bonheur ! Sur tous les cabarets que j'ai vu pour l'instant, Cécile Brune n'en a manqué aucun, et pour cause ! Sa voix toujours aussi envoutante, son talent d'actrice indéniable, forment un mélange des plus délicieux. Ajoutons à cela son air sarcastique et moqueur, et elle était idéale pour interpréter Une bonne paire de claque. Les rires fusent, la réussite est totale ! Mais polyvalente, l'émotion est aussi au rendez-vous lorsqu'elle chante Ne te retourne pas, et j'en ai eu les larmes aux yeux. Toujours dans les voix connues, il y a Serge Bagdassarian, qui malheureusement n'a pas autant chanté que ce qu'on attendait, sûrement parce qu'il supervisait le spectacle. Mais sa voix, dont on sent une maîtrise parfaite, résonne merveilleusement dans le théâtre en entraînant les applaudissements. On sent la salle entière parcourue d'un frisson lorsqu'il entonne T'es à peindre
Il y a également ceux qu'on connaissait déjà un peu, et qu'on est heureux d'entendre à nouveau. Véronique Vella, que je n'avais encore jamais vue aux cabarets mais que j'ai entendue chez Meyer, dans La Voix Humaine ou encore dans René Guy Cadou. Pour qualifier cette actrice, j'utilise sans hésiter le mot "extraordinaire". Elle a une formation de chanteuse, et cela s'entend : elle entre en scène, et parvient à captiver la salle entière dès sa première note. C'est une ovation à la fin de Mozart avec nous, qui, en plus de souligner le potentiel vocal de l'actrice, nous dévoile l'excellente comédienne qu'elle est. Car si elle a une voix particulièrement belle, ce n'est pas là son seul atout. Lorsqu'elle dit le poème Je voudrais pas crever, le silence est presque religieux. Elle vit le texte sur scène, avec une présence et une puissance remarquable, digne des plus grands. Elsa Lepoivre, qu'on découvre sur la scène d'un cabaret mais qu'on avait aussi déjà entendue à plusieurs reprises, excelle dans les chansons plus douces et émouvantes, comme Barcelone qu'elle interprète à merveille. Mais elle surprend aussi en chantant la Complainte du Progrès, en duo avec Stéphane Varupenne. Si la chanson est des plus connues de Vian, elle n'en reste pas moins sublimée par l'interprétation des deux acteurs. Leur ton sérieux, contrastant avec le côté décalé de la chanson, est excellent. Varupenne interprète également J'suis snob avec le talent qu'on lui connaît bien, ce côté naturel et presque nonchalant qui le caractérise seyant parfaitement avec le personnage. Ajoutons que lorsqu'il ne chante pas, il est très souvent dans l'orchestre, tromboniste (et mon oreille attentive n'aurait pas su faire la différence entre son jeu et celui d'un tromboniste de profession).
Et il en reste trois, qu'on attendait beaucoup moins. Françoise Gillard, à la voix aussi menue qu'elle, et que j'ai senti un peu mal à l'aise dans Sans Blague (mais il faut dire que la difficulté de la chanson est facilement audible). Je reproche à son interprétation de Fais-moi mal, Johnny, bien que sans défaut, le ton choisi : si on a l'habitude d'entendre la chanson surjouée, elle est ici effleuré comme dans une boîte à musique, et le parti pris est pour moi moins intéressant. Néanmoins, sa voix reste toujours très agréable à écouter. De Florence Viala, je retiens surtout une chanson, en raison de sa beauté et de la douceur et du talent avec lequel elle l'a interpretée : Rue Watt. On est alors suspendu à ses lèvres, et la chanson coule plutôt doucement et très gracieusement. Mais elle change aisément de genre, ajoutant à la voix le talent du jeu dans J'coûte cher, où son côté traînant provoque les rires.  Et il y a Jérémy Lopez. Cet acteur qui ne cesse de nous surprendre dans toutes ses apparitions au Français, nous prouve une fois de plus sa virtuosité. Ouvrant brillamment le spectacle avec un Rock and Roll Mops endiablé, il excelle par la suite dans un tout autre registre. En effet, lorsqu'il nous raconte l'histoire du Gosse, la salle est comme scotchée, impressionnée par tant de génie à raconter une simple histoire. Débutant plutôt gaiement, elle évolue rapidement vers une fin sombre, et lorsqu'il mentionne un jeune garçon mis à mort sur le sol, l'émotion le gagne comme elle gagne la salle : l'histoire fait écho à un fait divers récent, et l'hommage est puissant (non intentionnel au départ, puisque l'événement date d'après la création du spectacle...). Comme pour ses partenaires, sa voix s'ajoute à son talent d'acteur, et j'ai rarement aussi bien entendu On n'est pas là pour se faire engueuler, qu'il interprétait avec brio, en duo avec Varupenne.

Ai-je besoin de résumer ? Dingue, superbe, magistral et brillant. Un moment de pur bonheur.  ♥ 

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Le Français se ré-oriente : bonne ou mauvaise idée ?

Publié le par Mordue de theatre

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Critique de Rituel pour une métamorphose de Saadallah Wannous, vu le 22 mai à la Comédie-Française

[ Avec Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Denis Podalydès, Laurent Natrella, Julie Sicard, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, Marion Malenfant et Louis Arène, dans une mise en scène de Sulayman Al-Bassam ]

C'est l'évènement de la saison à la Comédie-Française : pour la première fois, une pièce arabe (syrienne) entre au répertoire. De plus, cette pièce est mise en scène par un Koweïtien. Et l'orientalisme se fait sentir : c'est comme un changement de genre littéraire. Ce n'est pas le théâtre que nous connaissons, et ce par plusieurs aspects, mais j'y reviendrai. Pour vous situer, reprenons d'abord rapidement l'histoire : le mufti de Damas tend un piège au prévôt Abdallah et le fait surprendre en flagrant délit avec une courtisane de la ville. Dans le même temps, il fait remplacer en prison la courtisane par la femme d'Abdallah, de sorte que le chef de la police soit à son tour confondu. La métamorphose dont parle le titre est présente à plusieurs échelles : autant celle de Mou'mina devenue Almassa, répudiée à sa demande par son mari et passant du statut de femme de prévôt à celui de courtisane, que celle d'Abdallah, mari en question, qui après avoir commis une faute décide de se consacrer à Dieu. Mais c'est aussi la ville tout entière qui change et se transforme au fil de la pièce.
En réalité, je peine à la résumer convenablement. Elle fourmille de partout, à chaque instant il se passe quelque chose, parfois sur scène notre regard doit suivre plusieurs actions, et si cela provoque l'absence de tout ennui, un inconvénient subsiste : on ne peut pas tout suivre. Lorsque presque une dizaine d'acteurs sont sur scène, difficile de fixer notre attention. A l'intérieur d'une action globale, c'est plusieurs histoires qui nous sont contées. De plus, il s'agit de littérature engagée, et cela se sent, parfois un peu trop, tout au long de la pièce. C'est très explicatif, les personnages sont assez prévisibles, on sait où ils vont et n'en démordent pas, sans non plus être caricaturaux. Si cela m'a tout d'abord deconcertée, on finit par s'y faire, et ce grâce à une mise en scène intelligente et poétisant au maximum ce texte parfois trop dénonciateur.
Mise en scène très réussie, et ce tout d'abord grâce aux décors. La Comédie-Française a de gros moyens, et ce spectacle le souligne bien : les décors, orientaux, se désagrègent au cours de la pièce, jusqu'à laisser un plateau parfaitement nu. Les lumières sont aussi très présentes et utilisées à bon escient, accentuant certaines scènes, plongeant d'autres dans une ombre, bien sûr fictive. Mais tout le reste est parfaitement pensé aussi : mettre Abdallah (Denis Podalydès) nu, c'est-à-dire montrer réellement son nouvel état d'esprit devant Dieu est pour moi une superbe idée : l'acteur reste d'un naturel impressionnant, et incarne un prévôt touchant, se détachant progressivement de l'histoire qu'il avait créée pour finir sa vie à l'écart des hommes. Thierry Hancisse campe un Mufti ambitieux et rusé, mais imposant crainte et respect lorsqu'il est devant le reste des hommes. L'acteur nous montre à nouveau la puissance de son jeu, qui faiblit néanmoins au fil de la pièce : perdant son autorité à cause d'Almassa, devenue une sorte de symbole paradoxal de la liberté. Almassa, incarnée par Julie Sicard, est le personnage décisif de la pièce : c'est elle qui lui donne son sens. Confier ce lourd poids sur les petites épaules de l'actrice ... était une très bonne idée. On est surpris de la voir danser sur des musiques orientales, tout comme, dans la pièce, on est surpris de voir cette femme de haut rang souhaiter devenir courtisane. Elle compose un personnage presque abstrait, puisqu'elle ne possède pas les atouts d'une courtisane mais bien plus l'élégance de son premier état : le contraste est visible et l'actrice excellente.
Cette pièce a également été l'occasion d'une belle découverte : Louis Arène, qui jusqu'ici ne m'avait pas spécialement marquée, nous montre son talent : il joue Soumsom, un eunuque qu'on retrouve dans plusieurs scènes, et qui n'est pas là que pour notre divertissement : il sert également à dresser un panorama de toutes les conditions de vie du contexte. Et ce, il faut le dire, pour notre plus grand plaisir, il se déhanche avec grâce sur scène, très effeminé, et apporte une dose de comique importante pour l'équilibre de la pièce. Pour rester de ce côté, il y a également Laurent Natrella, policier déchu, qui comme à son habitude, grâce à un excellent sens du rythme et à une tonalité particulière, quelque peu agressive, dans sa voix, permet à certains passages qui auraient pu paraître trop longs de s'écouler sans ennui. Choix inhabituel que celui d'Elliot Jenicot, à qui l'on confiait souvent des roles comiques, et qui ici interprète un garde avec un sérieux imperturbable. Son histoire est complémentaire de celle d'un autre homme, homosexuel, et qui dénonce le côté innavouable de l'amour d'un être du même sexe. Le personnage avouant cet amour et rejeté par Elliot Jenicot est joué par Nâzim Boudjenah. L'acteur est parfait, émouvant et empli de tristesse, comme brisé. De plus, il incarne également le frère d'Almassa, et passe d'une scène à l'autre dans des registres opposés : sérieux, droit et ayant le sens du devoir, faisant presque père.
J'aimerais tous les citer, mais ce ne serait que des avalanches de compliment. Ils sont tous excellents. Pour revenir sur la mise en scène, j'ai trouvé que la prise de distance brutale qui s'opérait à la fin était une très bonne idée : cela nous rappelle aussi que s'ils nous présentent cette pièce, c'était un univers différent qui a demandé un travail. En effet, c'est comme si, soudainement, l'incarnation de leur personnages n'avait pas été totale. Plutôt bien pensé.

Finalement, cette pièce est une nouvelle occasion de confirmer tous les talents que l'on trouve au Français. Mais y trouve-t-on un réel intérêt ? Nous parle-t-elle vraiment ? J'aime les découvertes, mais celle-ci était-elle réellement indispensable ? Je me le demande encore. ♥ 

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Quand la torpeur d'Oblomov envahit le public

Publié le par Mordue de theatre

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Critique d'Oblomov, de Ivan Alexandrovitch Gontcharov vu le 10 mai 2013 au Théâtre du Vieux Colombier

[ Avec Yves Gasc, Céline Samie, Guillaume Gallienne, Nicolas Lormeau, Marie-Sophie Ferdane et Sébastien Pouderoux dans une mise en scène de Volodia Serre ]

Oblomov est un personnage très connu en Russie, qui passe ses journées sur son divan, à rêver de son enfance, incapable, ou semblant incapable de résoudre ses problèmes de logement (on lui demande depuis plusieurs jours de libérer son appartement) ou de régler quoi que ce soit seul. Au moindre problème, il appelle Zakhar, son serviteur. Oblomov est une adaptation d'un roman, probablement très bien d'ailleurs, mais qui semble mal supporter la transposition sur scène. 
Je ne sais pas si c'est fondamentalement un problème de mise en scène ou de texte. Le texte est vide, creux, sans saveur, inintéressant, c'est sûr. Il ne se passe rien. Mais pourtant, chez Tchekhov non plus il ne se passe rien. Qu'y a-t-il de plus qu'ici alors ? Le problème, ici, c'est que ça s'étire en longueur, les scènes n'en finissent pas, les acteurs parlent mais au fond ils ne disent rien. Et c'est un peu invraisemblable : on n'y croit pas. On ne croit pas à l'amour entre Olga, cette jeune femme présentée par son ami Stolz, et Oblomov. Par conséquent, on ne croit pas plus au malheur de leur séparation. Enfin, un texte long et creux peut parfois se rattraper par une mise en scène ingénieuse et mettant en valeur les aspects intéressants de la pièce. Mais là, malheureusement, ça ne semblait pas le cas.
Je n'ai pas lu le roman, je ne sais pas quels passages ont pu être coupé, je ne sais même pas si il y a effectivement eu des coupes. Pour que la pièce marche, il en aurait fallu, d'après moi. Car si avant l'entracte on tient, avec difficulté, le fil de l'histoire et qu'on s'accroche aux dialogues des personnages pour ne pas couler, juste après, j'ai sombré. La mise en scène aurait pu aider le spectateur à tenir. Mais on dirait que Volodia Serre a voulu que l'on s'ennuie. Le but de monter la pièce serait donc de transmettre l'ennui d'Oblomov au spectateur ? L'idée ne me plaît guère. La mise en scène "se regarde" et on le regrette. Le spectacle dure 3h et c'est une tare. Surtout après l'entracte, quand les scènes se font (est-ce possible ?) toujours moins intéressante, toujours plus longues ... Et c'est encore pire lors des scènes où Guillaume Gallienne n'est pas présent.
Car malgré tout, les acteurs font ce qu'ils peuvent. Guillaume Gallienne incarne cet Oblomov du mieux possible, et c'est en le voyant dans ce genre de rôles et de pièces qu'on regrette de ne pas le voir plus souvent au Français, et mieux distribué. C'était la première fois que je le voyais en vrai, sur scène, et il faut dire qu'il a réellement quelque chose, que son talent est perceptible même à travers une pièce pareille, c'est-à-dire qu'il fait le maximum avec un personnage et une mise en scène lui permettant le minimum. Il parvient avec l'aide d'Yves Gasc (Zakhar) à mettre quelques scènes vaguement au-dessus des autres, à éveiller un peu l'attention éteinte du spectateur. Si je dois trouver un point positif à ce spectacle, c'est peut-être d'avoir découvert le talent de cet acteur, que je connaissais de réputation mais que je n'avais jamais pu vérifier. A côté, ses camarades jouent tant bien que mal des rôles inutiles, comme Nicolas Lormeau, ou peu intéressant, comme Céline Samie. Sébastien Pouderoux confirme mon interrogation sur son entrée au Français : il n'est pas bon, sa voix est monotone, et ses fin de phrases tombantes. Mais s'il n'est pas aidé par cette pièce, il devrait quand même lui apporter un peu de piquant, lui qui incarne Stolz, caractérisé par sa conception active de la vie. Marie-Sophie Ferdane enfin, que l'on avait pas vue depuis La Mouette, nous rejoue ce rôle sans grande différence : mystérieuse et calme, on croit retrouver devant nous Nina autant qu'Olga. Mais elle chante bien, il faut le reconnaître. 

Certes, le principe d'Oblomov est d'étirer le temps au maximum de manière à atteindre un sentiment de tranquillité certain. Mais le principe du théâtre n'est pas d'ennuyer le spectateur. Bien dommage d'avoir fait pareil travail avec d'aussi bons comédiens. pouce-en-bas

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Les Trois Soeurs tissent le fil de l'émotion

Publié le par Mordue de theatre

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Critique des Trois Soeurs d'Anton Tchekhov, vu le 3 mai 2013 à la Salle Richelieu

[ Avec Éric Ruf, Éric Génovèse, Michel Favory, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Coraly Zahonero, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Gilles David, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun et Benjamin Lavernhe, mis en scène par Alain Françon, avec Floriane Bonanni au violon ]   

Tchekhov n'a jamais été ma tasse de thé. Sûrement parce que je ne saisissais pas la portée de ses pièces. Après La Mouette déplorable de Nauzyciel, comment comprendre, comment élever Tchekhov au rang des Auteurs illustres ? Ou cet Oncle Vania que j'ai vu il y a quelques années, et devant lequel mes paupières devenaient lourdes, lourdes ... Voilà pourquoi je trainais un peu des pieds devant ces Trois Soeurs qui se jouent pourtant depuis plusieurs années. Et, allez savoir pourquoi, j'ai sauté le pas. Et j'ai franchement bien fait.
Tchekhov, pour faire court et dans la caricature, c'est la vie devant nos yeux. Mais une vie plutôt pessimiste, faite d'ennuie et de déception, une vie où il ne se passe et il ne se passera jamais rien, quelque chose de presque cauchemardesque. Ces Trois Soeurs, si charmantes, semblent aux antipodes des Parques, mais pourtant la mort rôde. Elle rôde lentement et silencieusement, se faisant sentir par à-coups. Le reste du temps, peu de choses se passent. Voilà pourquoi Tchekhov peut vite paraître long et ennuyeux. C'est avec ce genre d'auteur qu'on comprend l'art et l'importance de la mise en scène. Sans une direction digne de ce nom, impossible de comprendre Tchekhov. Mais Alain Françon, le si génial Alain Françon qui avait mis en scène  Fin de Partie à la Madeleine, a tout saisi, et offre au spectateur un spectacle digne du Français.
Alain Françon a fait dans la sobriété. On n'imaginait pas autrement le décor de la pièce : un intérieur confortable depuis lequel on voit la neige tomber au dehors dans l'acte II, une chambre petite et peu accueillante pour le troisième acte, et enfin un jardin triste bordé d'une forêt aux arbres inquiétants pour le dernier acte. La lumière est aussi très utilisée, créant des effets d'enfoncement dans la misère : et particulièrement, les scènes se passant dans l'ombre sont très impressionnantes et soulignent le talent des acteurs : distinguant à peine leur visage, se déplaçant très peu, ils parviennent pourtant à donner une intensité évidente à leur jeu : leur voix, leurs nuances, leurs silences suffisent à exprimer et à transmettre au spectateur les sentiments les plus profonds de la pièce. La tension dramatique est également renforcée par la présence d'une violoniste exceptionnelle, qui a plusieurs reprises joue, lors des changements de décors, permettant ainsi une transition en douceur entre les différents actes sans casser le rythme de la pièce. Jouant des airs russes avec une sensibilité certaine, impossible de ne pas être touché : et l'entrée dans le dernier acte s'est fait, pour moi, les larmes aux yeux. Mais cette émotion était également due au jeu des comédiens du Français.
Il me paraît délicat de parvenir à tous les citer. Mais tout d'abord, je me dois de revenir sur ces trois actrices incarnant les rôles éponymes : Florence Viala, l'aînée (Olga), Elsa Lepoivre, la cadette (Macha), et Georgia Scalliet, la benjamine (Irina). Toutes trois sont soeurs de Prozorov (Stéphane Varupenne). Elles sont, dans cette pièce, un symbole de distinction, de bonne éducation. Bien que possédant des caractères différents, elles restent fines, raffinées, élégantes, mais pas non plus précieuses. Ce sont des personnages très agréables, et présentés par les trois actrices, ils n'en deviennent que plus attachants encore. Mais il réside quand même, ici, le seul bémol de la pièce à l'armure si propre. Si Florence Viala incarne la délicatesse et l'intelligence, sentiments qui lui siéent si bien, avec tant de naturel, si Elsa Lepoivre est poignante et profondément touchante, nous présentant une Macha troublée par un autre homme que son mari, ... Si ces deux actrices nous émeuvent tant, la troisième en est assez loin - et c'est bien dommage. Georgia Scalliet, ce n'est pas la première fois que je la vois, ce n'est pas la première fois que je critique son jeu : hier, j'avais devant moi autant Irina qu'Alcmène, Cressida autant que Viviane. Par chance, la platitude de sa voix et son jeu quelque peu vide n'étaient pas non plus opposés à son rôle. Mais c'est gênant, terriblement gênant que ce personnage, dont l'évolution doit être marquée au fil des actes, soit incarné par une actrice si monotone. Elle qui devrait tant nous émouvoir par instant parvient à peine à maintenir l'attention sur elle. Lorsqu'à côté, Elsa Lepoivre prononce un "J'aime" qui me donne des frissons, un "J'aime" qui résonne si bien face à celui de Phèdre, un "J'aime" clair et honnête, juste un mot qui nous montre la profondeur se son jeu, sa soeur cadette fait bien pâle figure. Heureusement, là est le seul point négatif de la pièce. Au cas où je ne mentionnerai pas tout le monde, il faut savoir que tout les acteurs sont excellents. Éric Ruf, terrifiant dans ses sautes d'humeur, impressionnant de par sa voix grave et son jeu brusque, contrastant avec la délicatesse d'Éric Génovèse, calme et posé, mais lourd de tristesse car peut-être résigné ? Stéphane Varupenne, dont l'évolution est nette mais pourtant progressive (Stéphane Varupenne qui nous a tant impressionné cette année et qu'on attend comme sociétaire !) ! Coraly Zahonero, la cruauté même, contraste évident et remarquablement marqué avec les autres personnages féminin, malveillante au possible, mais toujours dans la mesure, sans jamais tomber dans la caricature de la méchanceté. Michel Vuillermoz. Un Michel Vuillermoz déchirant et déchiré, qui, lors d'une scène avec Elsa Lepoivre, m'a fait pleurer à chaudes larmes. Gilles David, incarnant un mari trompé mais feignant la joie : on n'aurait pas pu trouver meilleure distribution : l'acteur, qui a l'air profondément gentil et humain, est plus que crédible dans sa tentative de rester joyeux malgré les tromperies de sa femme. Danièle Lebrun, touchante dans son rôle de nourrice, qui malgré sa petite partition parvient à faire vivre son rôle sans en rajouter, simplement par sa présence constante et le talent avec lequel elle marque ses apparitions. 
Vous l'aurez compris, il y a actuellement au Français un Tchekhov immanquable. A tous ceux qui pourraient rejeter cet auteur comme je l'avait fait, il faut voir cette pièce. On en sort bouleversé. Au Français, j'ai toujours des problèmes de voisinage. Mais hier j'ai rarement eu une salle aussi sage et tranquille, prise dans l'histoire, dans l'étendue de vide, d'ennui, mais parsemée de sentiments, que nous présentaient merveilleusement ces acteurs. Et au salut ... Une ovation. Amplement méritée. 

Une leçon de Théâtre. Oserai-je dire une leçon de Vie ? ♥  

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